SOCIALISME - Mouvement communiste et question nationale

SOCIALISME - Mouvement communiste et question nationale
SOCIALISME - Mouvement communiste et question nationale

C’est en Europe centrale que le problème national s’est posé avec le plus d’acuité au mouvement ouvrier et marxiste au XIXe et au début du XXe siècle. S’il est au centre des débats à l’issue de la révolution de 1905, qui fut le théâtre privilégié du soulèvement national dans l’Empire du tsar, le problème national est toutefois relativement peu théorisé par les grandes figures du marxisme russe et européen. Le problème national ne leur paraît pas déterminant dans le processus révolutionnaire, même s’il est parfois l’élément central de la stratégie révolutionnaire des partis ouvriers. Ainsi Lénine concédait-il à la décharge de l’internationalisme farouche de Rosa Luxemburg, hostile à l’autodétermination de la Pologne, qu’il lui semblait «tout naturel que la lutte contre la petite bourgeoisie polonaise aveuglée par le nationalisme ait contraint les sociaux-démocrates polonais à forcer la note avec un zèle particulier». Pour le marxisme, le problème national est donc plus instrumental que fondamental, l’avènement du socialisme étant de nature à lui donner une solution définitive. Cette distinction de principe fonde l’ambiguïté apparente des bolcheviks et des communistes après leur accession au pouvoir: ils font du problème national un instrument privilégié de la consolidation de leur autorité tout en le proclamant définitivement résolu par l’établissement des régimes socialistes. Depuis quelques années toutefois, les autorités soviétiques et est-européennes reconnaissent la persistance, voire l’aggravation du problème national dans les pays socialistes et examinent à nouveau les fondements de leur politique et de l’organisation de l’État dans ce domaine.

1. L’ère des débats théoriques

Au tournant du siècle, comme le constate Otto Bauer en 1907, «dans tous les États du centre-Europe, la position du parti ouvrier social-démocrate envers les questions nationales se situe au centre des débats» et c’est alors seulement que le marxisme élabore une théorie de la nation et de son rôle dans le processus révolutionnaire. Mais ces débats sont alors indissociablement théoriques et pratiques: l’exacerbation des revendications nationales en Pologne, dans l’Empire austro-hongrois et dans l’Empire du tsar impose au mouvement ouvrier d’inscrire le problème national dans sa stratégie révolutionnaire, et l’absence de théorisation du problème dans l’œuvre de Marx le contraint à faire œuvre créative.

Nation et nationalité

Marx et Engels n’ont pas théorisé le problème national et ne lui ont consacré que des écrits de circonstance, si bien que le concept même de nation est dans leur œuvre empreint d’une ambiguïté fondamentale: «On a, en outre, reproché aux communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité. Les travailleurs n’ont pas de patrie. On ne peut leur retirer ce qu’ils n’ont pas», lit-on dans Le Manifeste . Marx poursuit dans L’Idéologie allemande : «La nationalité du travailleur n’est pas française, anglaise, allemande. Elle est le travail, le libre-échange, le trafic de soi-même. Son gouvernement n’est pas français, anglais, allemand, c’est le capital.» Mais, tout en affirmant l’internationalisme ontologique du prolétariat, Marx dénonce son aliénation à l’égard de la nation et l’invite à se l’approprier: «Le prolétariat doit [...] se constituer lui-même en tant que nation. Par cet acte, il est encore sans doute national, mais nullement au sens de la bourgeoisie.» La nation, dont le rôle historique est tenu pour fondamental, n’est nullement condamnée par la révolution communiste. La satisfaction des aspirations nationales est au contraire une condition indispensable au triomphe de l’internationalisme prolétarien: «Sans l’autonomie et l’unité rendue à chaque nation, ni l’union internationale du prolétariat ni la tranquille et intelligente coopération de ces nations pour des fins communes ne sauraient s’accomplir», écrit Engels en 1893, au sujet de la Pologne et de l’Irlande en particulier.

Ni Marx ni Engels, beaucoup plus prolixe sur la question nationale, n’ont tenté de définir le concept de nation. Ils lui ont donné l’acception héritée de la Révolution française et communément admise au XIXe siècle et l’ont volontiers confondue à l’État ou à la société civile, comme l’observe George Haupt. Comment concilier le fait national et la lutte des classes? Leurs écrits ne comportent aucune réponse théorique ou pratique à la question qui divise le mouvement socialiste européen dès la fin du XIXe siècle. Si ses dirigeants conçoivent diversement la prise en compte du problème national dans le processus révolutionnaire, tous conviennent, semble-t-il, que la révolution doit réconcilier le prolétariat et la nation et reconstituer l’unité nationale. Certains en revanche contestent à Otto Bauer l’idée que l’avènement du socialisme «aura pour conséquence une différenciation croissante des nations [...], une accentuation de leurs particularités, une démarcation plus nette entre les caractères nationaux». Mais aucun ne conteste que le socialisme est l’affirmation de la nation réunifiée par le triomphe du prolétariat et non sa négation, que «seul le socialisme démocratique peut impliquer toute la population dans la communauté nationale de culture». Rosa Luxemburg elle-même, qui s’illustre par son hostilité farouche à l’exercice du droit des peuples à l’autodétermination dans le contexte révolutionnaire du début du siècle, ne s’oppose pas à son principe. «Notre prolétariat peut et doit combattre pour la défense de la nationalité en tant que culture spirituelle spécifique, distincte, qui a ses propres droits à l’existence et au développement», écrit-elle en 1905. Mais, ajoute-t-elle, «aujourd’hui, la défense de notre nationalité ne peut procéder du nationalisme séparatiste, mais seulement de la lutte pour le renversement du despotisme et l’épanouissement dans le pays tout entier de ces formes de vie culturelle et civique dont jouit depuis longtemps l’Europe occidentale».

C’est à Otto Bauer que le marxisme doit la première tentative de définition du concept de nation. Dans La Question des nationalités et la social-démocratie , publiée en 1907 à Vienne, il conçoit les nations comme «des communautés de caractère issues de communautés de destin». Karl Kautsky récuse la notion de caractère national, qui ne recouvre à son avis aucune réalité tangible, et lui préfère celle de communauté de langues: «Le rôle puissant de la langue dans la vie sociale peut nous faire comprendre pour une bonne part la force du sentiment national. À l’inverse, la communauté de caractère national dont personne ne sait bien à quoi elle ressemble et qui en pratique n’influence pas sensiblement notre vie collective ne nous explique rien». La communauté de langue, contrairement à la communauté de caractère, distingue selon Karl Kautsky les nations qui vivent dans des conditions matérielles semblables et réunit en revanche les classes sociales antagonistes et les éléments géographiquement épars d’une même nation. Car d’une part, «là où à l’intérieur d’une nation apparaissent de grandes différences entre les classes, se dessinent aussi des différences culturelles beaucoup plus profondes que nombre de celles qui existent entre les nations» et «l’appartenance à une même classe constitue souvent le fondement d’une communauté de culture entre les membres d’une même classe appartenant à des nations différentes», mais, d’autre part, «là où la nation entière vit dans des conditions identiques, elle développera un caractère national» alors que «plus les conditions dans lesquelles vivent les membres d’une même nation seront diversifiées, moins il sera question d’un tel caractère national». Seul le critère linguistique peut définir «une nation moderne comme la nation allemande dont le territoire englobe des régions si variées [...] et, à l’intérieur de cette nation, les distinctions sociales les plus grandes; ici le semi-féodalisme [...] et là le capitalisme à son stade de développement le plus élevé [...]; ici des villes comptant des millions d’habitants comme Vienne et Berlin et là des régions coupées du monde. Sans compter la diversité des classes et des métiers». Ainsi Karl Kautsky, qui refuse aux petites nations le droit à l’autodétermination et au séparatisme, revendique-t-il le droit à la réunification pour la nation allemande: «L’indépendance [...] c’est le rassemblement de toutes les parties de la nation en un organisme d’État commun», écrit-il en 1909.

S’il s’exprime en faveur de Karl Kautsky contre Otto Bauer, auquel il reproche d’emblée le psychologisme de sa théorie de la nation, Lénine délègue à Staline le soin de trancher le débat théorique qui divise le mouvement socialiste européen. Dans un long article paru en 1913 dans la presse du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (P.O.S.D.R.) et intitulé Le Marxisme et la question nationale , Staline réalise une forme de synthèse des théories de Bauer et de Kautsky: «La nation est une communauté humaine stable, historiquement constituée, née sur la base d’une communauté de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique qui se traduit dans une communauté de culture.» L’absence d’un seul de ces éléments constitutifs de définition prive une communauté humaine de tout caractère national, selon Staline. Ainsi, à défaut de territoire d’un seul tenant, une communauté ne revêt pas de caractère national et il serait vain d’envisager l’unification des nations géographiquement dispersées. Alors qu’Otto Bauer invoquait la diversité des langues parlées par les juifs d’Europe centrale pour écarter tout critère linguistique de la définition de la nation, Staline au contraire invoque cet argument pour contester le caractère national de la communauté juive, dont la prive en outre à ses yeux sa dispersion géographique.

L’acception stalinienne du concept de nation pêche en fait bien davantage que celle d’Otto Bauer par excès de psychologisme. Car celui-ci n’utilise pas la notion de «formation psychique» qu’emploie Staline, même s’il concède que les nations sont non seulement des «communautés de culture», mais aussi des «communautés de nature». Mais, dans l’œuvre de Bauer, la nation est une formation historique en devenir: le «caractère national n’est rien d’autre que le sédiment de processus historiques passés, qui sera transformé à son tour par des processus historiques à venir» et «la particularité d’une nation donnée, ce qui la différencie des autres, c’est la particularité de son histoire». La stabilité, qu’introduit Staline dans sa propre définition, est étrangère au caractère national tel que l’entend Otto Bauer: «La communauté de caractère unit les membres d’une nation au cours d’une période donnée, mais elle n’unit en aucune manière la nation contemporaine à ses ancêtres d’il y a deux ou trois millénaires.» Staline, au contraire, ne conteste pas que les nations soient des «communautés humaines historiquement constituées», mais tient de toute évidence pour achevés leur processus de formation et pour stabilisées leurs caractéristiques psychiques.

L’acception stalinienne du concept de nation est particulièrement restrictive, mais les marxistes n’accordaient généralement le qualitatif national qu’avec une grande parcimonie. La nation est en effet considérée comme le stade le plus achevé qu’ait atteint l’humanité dans un processus qui doit la conduire de la tribu à l’internationalisation des échanges. Friedrich Engels opposait les nations aux nationalités, les unes consacrées par la révolution et instrument du progrès des sociétés humaines, les autres condamnées par la révolution et obstacles au progrès. L’aspiration légitime des premières à l’indépendance ne saurait se confondre avec le «principe des nationalités» que revendiquent les peuples d’Europe centrale. Seuls les «peuples historiques de l’Europe», c’est-à-dire les peuples allemand, français, britannique, italien, sont des nations au sens propre, «les multiples petites reliques de peuples» d’Europe centrale, Serbes, Croates, Ruthènes, Slovaques, Tchèques et Slovènes, ne sont que des ethnies ou des nationalités dont les intérêts sont contraires à ceux des premiers: «“Le” principe des nationalités, écrit-il en 1866, laisse totalement intact la grande question du droit à l’existence nationale pour les peuples historiques de l’Europe. Bien plus, s’il y touche, c’est pour le mettre à mal. Le principe des nationalités pose deux types de questions. Tout d’abord, le problème des frontières entre ces grands peuples historiques et, d’autre part, des questions relatives au droit à l’existence nationale indépendante de ces multiples petites reliques de peuples qui, après avoir figuré pendant un temps plus ou moins long sur la scène de l’histoire, ont été finalement intégrées dans l’une ou l’autre des nations plus puissantes que leur vitalité supérieure rendait capables de surmonter des obstacles plus grands.»

Nations révolutionnaires et peuples sans histoire

Selon Marx et Engels, les peuples slaves enrégimentés dans les armées impériales ont largement contribué à l’échec de la révolution de 1848 en Europe centrale. La lutte révolutionnaire revêt donc un caractère national, la révolution incarnée par la nation allemande doit triompher de la contre-révolution incarnée par les peuples slaves: «Les Slaves – rappelons une fois encore que nous avons toujours fait ici une exception pour les Polonais – furent toujours les instruments principaux des contre-révolutionnaires. Réduits chez eux en esclavage, ils furent à l’étranger les oppresseurs de toutes les nations révolutionnaires, aussi loin que s’exerçait l’influence slave.» Hostiles au «cosmopolitisme naïf», selon l’expression d’Otto Bauer, du mouvement ouvrier, ils affirment au contraire que le triomphe du prolétariat est indissociablement lié à celui de la civilisation européenne sur la barbarie slave: «À toutes les phrases sentimentales sur la fraternité qui nous sont proposées au nom des nations contre-révolutionnaires d’Europe, nous répondons que la haine des Russes était et est encore pour les Allemands la première passion révolutionnaire; [...] nous ne pouvons affermir la révolution que par le terrorisme le plus déterminé contre les peuples slaves», écrit Friedrich Engels en 1849. Ces écrits polémiques et de circonstance ont un fondement ou un prétexte théorique qui ne parvient cependant pas à dissimuler tout à fait la xénophobie la plus élémentaire qui les inspire par ailleurs. Dans la mesure où le capitalisme est le stade le plus avancé des sociétés humaines et les conduit inévitablement au stade ultime de leur évolution, c’est-à-dire le socialisme, le triomphe du capitalisme sur le féodalisme ou celui des sociétés industrielles sur les sociétés agraires participe du processus révolutionnaire: «La bourgeoisie [...] entraîne dans le courant de la civilisation toutes les nations, même les plus barbares», lit-on dans Le Manifeste . Le socialisme est pour Marx et Engels le libre développement des forces productives, ce qui lui fait obstacle est donc réactionnaire. C’est dans cette perspective qu’ils conçoivent le problème national. Les aspirations nationales sont légitimes si leur satisfaction contribue au développement de la «grande industrie», elles ne sauraient être tolérées en revanche lorsqu’elles l’entravent. Or le développement des forces productives exige le dépassement des barrières nationales qui contrarient l’internationalisation des échanges et la concentration nécessaire du capital. La centralisation politique revêt à cet égard un caractère révolutionnaire. «Mais à présent, par suite des immenses progrès de l’industrie, du commerce, des communications, la centralisation politique est devenue une nécessité encore plus impérieuse qu’au XVe et au XVIe siècle. Ce qui n’est pas encore centralisé se centralise. Et, à présent, voici les panslavistes qui viennent réclamer que nous “libérions” ces Slaves à demi germanisés, que nous supprimions une centralisation imposée à ces Slaves par tous leurs intérêts matériels!», proteste Friedrich Engels en 1849. Selon Karl Kautsky, la centralisation politique requise par le progrès économique lui-même, agent du processus révolutionnaire, doit pour l’heure s’inscrire dans le cadre d’États-nations, même si ce cadre lui-même devrait être dépassé lorsque le développement ultérieur des forces productives l’aura rendu trop étroit: «La concentration et la séparation des sociétés modernes en États nationaux fut un des leviers les plus puissants du développement économique moderne: à partir d’une certaine limite, cette séparation devient superflue et entrave même la suite du développement. À mesure que s’étend le mode de production moderne, l’État national doit s’agrandir, s’il compte satisfaire ses exigences.» Le «principe des nationalités» suppose le démembrement des grands États, il est donc contre-révolutionnaire. Ainsi Kautsky justifie-t-il que Marx et Engels aient refusé aux peuples d’Europe centrale le droit à l’indépendance nationale qu’ils revendiquaient pour les nations d’Europe occidentale: «Il n’est pas venu à l’idée de Marx et Engels de proclamer la supériorité d’une nation ou d’une autre [...]. Ce qu’ils proclamaient, c’était la prééminence de la révolution européenne par rapport aux nations individuelles. Ils s’opposaient à l’aspiration à l’autodétermination d’une nation là où elle entrait en contradiction avec les intérêts de la révolution internationale et les menaçait.» De fait, étant donné le stade précapitaliste du développement des sociétés d’Europe orientale, une révolution socialiste leur semble impossible ou tout au moins fort peu probable à moins qu’elle ne soit déclenchée par le triomphe du prolétariat en Europe occidentale. Si Karl Marx concède dans une lettre fameuse à Véra Zassoulitch, en 1881, que le schéma de développement des sociétés exposé dans Le Capital ne vaut que pour l’Europe occidentale et que le mode de développement spécifique de la Russie tsariste, symbolisé par la communauté villageoise, n’exclut pas qu’elle parvienne au stade final, c’est-à-dire socialiste, du développement des sociétés en passant outre la phase de développement capitaliste, ce n’est pas la leçon que retiennent les marxistes russes de son œuvre. Friedrich Engels lui-même proteste que «en Russie, pas plus qu’ailleurs, il n’est possible de développer, à partir du communisme agraire primitif, une forme de socialisme supérieur, à moins que celle-ci existât déjà dans un autre pays servant de tuteur au premier». Pour le Parti ouvrier social-démocrate de Russie, l’avènement du socialisme en Russie ne peut qu’être le fruit d’un mode de développement capitaliste qui impose lui-même le dépassement des cloisonnements de toutes espèces et en particulier des cloisonnements politiques nationaux à l’intérieur de l’Empire: «Les marxistes, écrit Lénine en 1913, sont, bien entendu, hostiles à la fédération et à la décentralisation pour cette simple raison que le développement du capitalisme exige que les États soient les plus grands et les plus centralisés possibles [...]. Le prolétariat conscient sera toujours partisan d’un État plus grand [...] et verra toujours d’un œil favorable se renforcer la cohésion économique de vastes territoires [...]. Un grand État centralisé constitue un énorme progrès historique conduisant du morcellement moyenâgeux à la future unité socialiste du monde entier et il n’y a pas, il ne peut y avoir d’autre voie vers le socialisme que celles passant par un tel État.» C’est en vertu de ce principe que Rosa Luxemburg s’insurge contre l’indépendance de la Pologne que Engels concevait comme un rempart contre l’Empire du tsar en Europe. L’indépendance de la Pologne ferait obstacle au processus d’industrialisation et de formation du prolétariat en Russie, selon Rosa Luxemburg, et doit à ce titre être combattue.

Otto Bauer considère comme Marx et Engels que le développement du capitalisme est indispensable à la formation des nations. Mais il estime en revanche que le développement du capitalisme en cours dans les États d’Europe centrale et, en particulier dans l’Empire austro-hongrois, favorise «le réveil des nations sans histoire» et leur donne un caractère révolutionnaire dont Friedrich Engels les jugeait irrémédiablement dépourvues. Le développement même tardif du capitalisme en Autriche-Hongrie a fait des peuples serbe, croate, slovène, tchèque, ruthène, roumain des nations à part entière, il est la raison objective de l’exaspération des revendications nationales à la fin du XIXe siècle: «La querelle nationale qui fait trembler les fondements de l’État est l’un des phénomènes pathologiques douloureux que provoque le capitalisme à son arrivée dans le corps de la vieille société. La question autrichienne des nationalités n’est qu’un petit, un minuscule fragment de la grande question sociale à laquelle l’essor du capitalisme confronte tous les peuples de l’aire culturelle européenne.» Cependant, si Otto Bauer affirme que l’industrialisation a rendu aux peuples sans histoire le caractère national que Friedrich Engels leur déniait, il ne leur reconnaît pas davantage le droit à l’indépendance.

Autonomie culturelle et autonomie territoriale

Dans l’œuvre de Marx et Engels, le problème national est exclusivement conçu comme le produit et non pas comme le facteur explicatif du développement historique des sociétés humaines. Les conflits nationaux seraient le fruit de l’exploitation capitaliste des peuples les moins avancés par la bourgeoisie des nations modernes, voire plus simplement encore une manifestation de la lutte de la civilisation contre la barbarie. Marx et Engels n’ont pas pensé le problème national dans la société socialiste. Tout au plus ont-ils exprimé l’assurance naïve que son règlement irait alors de soi et que les conflits nationaux s’éteindraient d’eux-mêmes lorsque le prolétariat aurait définitivement triomphé. «Le jour où tombe l’antagonisme des classes au sein de la nation, tombe également l’hostilité entre les nations», proclament-ils dans Le Manifeste . Face à la résurgence du problème national sur le continent européen dès la fin du XIX siècle, le marxisme ne peut plus nier la spécificité de la question nationale qui se pose à lui de façon immédiate, pratique, stratégique, en termes d’organisation notamment. Il lui faut se déterminer face aux revendications autonomistes ou indépendantistes qui s’expriment y compris dans ses rangs. La question nationale est devenue le ferment de la révolution dans les États plurinationaux d’Europe centrale et orientale, elle est au centre des débats qui divisent le mouvement ouvrier.

À défaut d’identité entre les frontières politiques et les frontières nationales, elles-mêmes souvent inexistantes tant les communautés nationales sont inextricablement mêlées dans cette région du monde, le mouvement social-démocrate, à la recherche de son unité, est contraint d’inventer un mode d’organisation spécifique et adéquat dans les grands États multinationaux, auprès de peuples sans État national, comme le peuple polonais, et face au morcellement extrême des États et à la multiplicité des communautés nationales dans la région des Balkans. Le Parti social-démocrate autrichien est le premier auquel la question nationale se pose en termes d’organisation, et son expérience est une leçon pour l’ensemble du mouvement social-démocrate d’Europe centrale et orientale: au congrès de Vienne-Wimberg, en 1897, il se scinde en fonction des clivages nationaux et, désormais constitué de six partis fédérés – allemand, tchèque, slovène, polonais, italien, ukrainien –, il ne se réunit plus en congrès fédéral après 1905. La social-démocratie autrichienne n’a pas choisi de se doter d’une structure fédérale, celle-ci lui a été imposée par les velléités indépendantistes de ceux de ses membres qui ne se reconnaissaient pas dans la direction allemande du parti. «Lorsque la division nationale du parti fut décidée au congrès de Wimberg, écrit Otto Bauer, on s’imaginait sans nul doute la répartition des fonctions de telle manière que la social-démocratie autrichienne demeurât un parti unique simplement subdivisé en groupes nationaux.» Cependant, les clivages s’accentuent à mesure que s’éveillent «les nations sans histoire» et la fédération devient confédération: «De plus en plus, les organisations social-démocrates de chacune des nations apparaissent comme des partis indépendants, et le parti global comme une alliance de partis indépendants», ajoutet-il en 1907.

Partisan de l’unité du Parti social-démocrate autrichien, Otto Bauer déclare: «Il faut d’abord réfuter l’idée que nous devons garantir aux ouvriers de chaque nation l’autonomie dans le parti, parce que nous aspirons à l’autonomie nationale dans l’État.» Lénine et les dirigeants du Parti ouvrier social-démocrate de Russie ne raisonnent pas autrement: ils s’opposent vigoureusement à la fédéralisation du parti que revendiquent le Bund et certains sociaux-démocrates caucasiens ainsi qu’à l’indépendance du Parti social-démocrate ukrainien. Selon le programme du P.O.S.D.R. adopté en 1903 lors de son IIe congrès, «la fusion complète du prolétariat de toutes les nationalités en un seul parti russe» est le seul principe d’organisation qui puisse fonder l’unité du mouvement révolutionnaire. Ce principe s’impose contre la volonté du Bund (l’Union générale des ouvriers juifs de Lituanie, Pologne et Russie créée en 1897), qui se retire du P.O.S.D.R. dont il réclamait la réorganisation sur le modèle du Parti social-démocrate autrichien. Convaincus de la nécessité historique de l’assimilation des ouvriers juifs de l’Empire au prolétariat russe, le P.O.S.D.R. conteste la spécificité de leurs intérêts en dépit des pogromes de la fin du XIXe siècle et leur refuse le droit à une organisation représentative autonome au sein du mouvement ouvrier. Le problème de l’unité du mouvement ouvrier est aussi posé en Ukraine où un Parti social-démocrate ukrainien indépendant du P.O.S.D.R. est constitué en 1906. Le P.O.S.D.R. demeure intransigeant; lors de son IVe congrès, il déclare «indispensable de prendre les mesures les plus énergiques pour aboutir à une rapide fusion de tous les partis socialistes nationaux de Russie en un seul parti social-démocrate russe». Ce mot d’ordre inspire la création d’une antenne du P.O.S.D.R. en Ukraine qui, sans audience auprès de la population ukrainienne, organise néanmoins au lendemain de la révolution d’Octobre la prise du pouvoir par les bolcheviks. En 1913, Lénine presse les sociaux-démocrates ukrainiens de rejoindre le P.O.S.D.R. en argumentant que «l’existence de l’Ukraine libre n’est possible qu’à la condition que les prolétaires grands-russes et ukrainiens agissent en plein accord». À ses yeux, les sociaux-démocrates caucasiens offrent à tous les peuples de l’Empire un modèle d’organisation. Ainsi écrit-il à Gorki: «Chez nous, au Caucase [...], Géorgiens + Arméniens + Tatars + Russes ont travaillé ensemble dans une seule organisation social-démocrate depuis plus de dix ans. Ce n’est pas une phrase, c’est la solution prolétarienne de la question nationale. La seule solution.» Les sociaux-démocrates géorgiens, arméniens et azéris, qui se retrouvaient dans des organisations communes, ont, en effet, rejoint de concert le P.O.S.D.R., et ceux qui, tels les «spécifistes» arméniens, revendiquaient l’autonomie de leur organisation au sein d’une fédération de partis sociaux-démocrates, n’étaient qu’une poignée.

Dans la région des Balkans, le mouvement social-démocrate, confronté à la dispersion des nations et des États, conjugua ses forces en 1910 au sein d’une organisation fédérative, la Fédération social-démocrate des Balkans, où se retrouvaient les partis sociaux-démocrates de Serbie, de Bulgarie, de Grèce et de Roumanie et qui survécut à la Première Guerre mondiale. Les marxistes polonais, confrontés au partage de la Pologne et au démembrement de l’État polonais, choisirent de lier leur combat à celui des marxistes russes et le destin des ouvriers polonais à celui du prolétariat russe. Ils constituèrent, à la différence du Parti socialiste polonais, qui couvrait tout le territoire historique de la Pologne démembrée et dont ils se séparèrent dès 1893, une organisation circonscrite au territoire polonais annexé par la Russie et s’unirent en 1899 aux sociaux-démocrates lituaniens pour former le Parti social-démocrate du royaume de Pologne et de Lituanie. Rosa Luxemburg, qui en fut l’une des figures historiques, condamnait le «social-patriotisme» de ses adversaires socialistes polonais en ces termes: «Si les Polonais des trois parties occupées s’organisaient selon le principe des nationalités pour la libération étatique de la Pologne [...], la porte serait ouverte aux luttes nationales et aux organisations nationales. À la place de l’organisation des travailleurs en fonction des données politiques et étatiques, on rendrait hommage au principe de l’organisation selon la nationalité, procédé qui tourne souvent mal dès le départ. À la place de programmes politiques conformes aux intérêts de classe, on élaborerait des programmes nationaux. Le sabotage du combat politique unitaire mené par le prolétariat de chaque État serait consacré dans son principe par une chaîne de luttes nationales stériles.»

En vertu du principe que le prolétariat ne peut triompher que s’il s’affranchit des luttes nationales pour se consacrer tout entier à la lutte des classes dans le cadre des grands États capitalistes, Rosa Luxemburg s’insurge contre «le droit des nations à l’autodétermination» qui est conçu dans le programme adopté par le IIe congrès du P.O.S.D.R. en 1903 comme la solution exclusive au problème national. «L’expression “le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes” [...] ne fournit aucune indication pratique de solution à la question nationale. [...] La seule conclusion que l’on puisse tirer de cette expression pour la praxis quotidienne de la classe ouvrière est de considérer comme le devoir de chacun de combattre toute manifestation d’oppression nationale», écrit-elle. Or c’est précisément en ces termes que Lénine conçoit le principe d’autodétermination qu’il revendique jusqu’à la révolution d’Octobre pour les peuples de l’Empire. Il ne s’agit nullement de consacrer les divisions et antagonismes nationaux, ni d’œuvrer au démembrement de l’Empire, mais au contraire d’en consolider les fondements en réconciliant les peuples colonisés au peuple russe. Car le problème national résulte essentiellement pour Lénine de la domination du peuple russe sur les autres peuples de l’Empire. L’éradication du nationalisme grand-russe, qui nourrit leurs aspirations indépendantistes, devrait les apaiser: «C’est ce poison du nationalisme grand-russe qui intoxique l’atmosphère politique de la Russie tout entière. Malheur au peuple qui, en asservissant d’autres peuples, renforce la réaction dans toute la Russie.» Il faut, selon Lénine, reconnaître le droit des nations à l’autodétermination non pas pour qu’elles en usent, mais au contraire afin qu’elles n’éprouvent plus le besoin d’en jouir. Dans le pire des cas, la formation d’États indépendants est un détour obligé dans le processus de réconciliation des nations. «La séparation n’est pas du tout notre plan. Nous ne prônons nullement la séparation. Dans l’ensemble, nous sommes contre la séparation. Mais nous sommes pour le droit à la séparation, à cause du nationalisme grand-russe réactionnaire qui a tellement souillé la cause de la cohabitation nationale que, parfois, il y aura davantage de liens après une libre séparation!» écrit-il en 1913. Ainsi Lénine n’est pas moins hostile que Rosa Luxemburg au séparatisme des nations, mais il considère que la reconnaissance du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, loin de contrarier l’internationalisme du mouvement ouvrier, est le seul moyen que celui-ci ait de surmonter ses divisions nationales et de recouvrer son unité.

Or la reconnaissance du droit à l’autodétermination ne dit rien, comme l’observe Rosa Luxemburg, des modalités de sa mise en œuvre. Dès la fin du XIXe siècle, le mouvement ouvrier, confronté aux revendications autonomistes des peuples de l’Empire austro-hongrois et de Russie, s’emploie à définir les formes de l’autonomie des peuples dans les États plurinationaux. C’est au congrès de Brünn de la social-démocratie autrichienne, en 1899, que les termes du débat, qui partagent aujourd’hui encore les héritiers de Marx, sont posés: ils opposent les partisans de l’autonomie territoriale à ceux de l’autonomie culturelle extraterritoriale. Pour les uns, tel Staline, les nations sont nécessairement dotées d’un territoire propre et d’un seul tenant, et l’autonomie nationale n’a de sens que dans un cadre territorial clairement défini: ainsi Staline refuse-t-il aux nations dispersées, comme le sont les Allemands établis entre la Baltique et la Volga, ou aux peuples sans territoire, comme les juifs de Russie, le droit à l’autonomie. Les autres, tel Otto Bauer, proclament le droit à l’autonomie des nations dépourvues de territoire propre et s’attachent à en définir les modalités d’application dans les régions de cohabitation interethnique qui sont nombreuses en Europe centrale et orientale. S’il refuse ce droit aux juifs d’Europe centrale, c’est qu’il les tient pour une nation sans histoire, condamnée à se fondre dans les nations allemande et slave. Au congrès de Brünn, les représentants des peuples slaves du sud de l’Empire austro-hongrois revendiquent et obtiennent la reconnaissance par la social-démocratie autrichienne du principe de l’autonomie culturelle extraterritoriale: le programme du parti adopté à l’issue du congrès proclame qu’«à la place des pays historiques de la couronne doivent se constituer des corporations nationales d’auto-administration dont la législation et l’administration seront l’œuvre de chambres nationales élues au suffrage universel et direct», et que «tous les territoires auto-administrés d’une seule et même nation forment ensemble une union homogène, qui règle de manière parfaitement autonome toutes ses affaires nationales». Le programme de Brünn ne fixe pas cependant le statut juridique des minorités nationales. Selon Otto Bauer, qui lui en fait le reproche, «les minorités nationales à l’intérieur de tout territoire auto-administré sont à constituer en corporations de droit public qui se chargent en toute autonomie du système scolaire de la minorité nationale et assurent une assistance juridique à leurs compatriotes devant les administrations et les tribunaux». Afin que l’Empire austro-hongrois soit transformé en «un État démocratique fédératif de nationalités» selon le vœu du Parti social-démocrate autrichien, Otto Bauer considère que l’autonomie culturelle des nations doit être organisée à la base de l’édifice administratif: dans les communes, districts ou cantons, les communautés nationales, formées selon «le principe de la personnalité», c’est-à-dire constituées de ceux qui déclarent librement leur appartenir, gèrent en toute autonomie leur propre système scolaire et perçoivent à cette fin des impôts auprès de leurs ressortissants.

Contrairement aux socialistes-révolutionnaires, les bolcheviks sont hostiles au principe de l’autonomie culturelle et le P.O.S.D.R. s’oppose à la constitution de systèmes scolaires propres à chaque nationalité que préconisent les sociaux-démocrates de Transcaucasie. Prétextant que l’autonomie culturelle préserve l’intégrité des États plurinationaux et contrarie par conséquent la réalisation d’une autonomie nationale authentique, les bolcheviks optent définitivement en 1913 pour le principe de l’autonomie territoriale.

2. La formation du modèle soviétique (1917-1945)

La question nationale dans la stratégie de la IIIe Internationale

Confrontée aux querelles nationales et aux conflits frontaliers qui agitent en permanence l’Europe centrale dans l’entre-deux-guerres, la IIIe Internationale n’a pas arrêté une position de principe de nature à lui donner une ligne de conduite homogène et cohérente dans ce domaine. Les débats théoriques qui agitaient le mouvement social-démocrate avant la Première Guerre mondiale n’ont plus cours et les décisions du mouvement communiste international sont entièrement déterminées par les enjeux stratégiques de la lutte contre les démocraties libérales et les États qui leur sont alliés, puis contre la menace fasciste en Europe et dans les dépendances coloniales. Ainsi la politique de la IIIe Internationale face à la question nationale est-elle l’objet de revirements successifs et les solutions qu’elle impose aux différends entre partis communistes européens n’obéissent-elles dans ce domaine à aucune règle fixe et sont souvent même empreintes d’une ambivalence irréductible.

Dès sa création, en septembre 1919, et jusqu’en 1935, la IIIe Internationale s’efforce de porter la lutte contre les démocraties libérales dans leurs possessions coloniales. En 1920, face à l’échec du mouvement révolutionnaire sur le continent européen, elle se tourne vers les peuples d’Orient et les invite à relayer le prolétariat européen défaillant. La question nationale se réduit alors dans le cadre d’une stratégie anti-impérialiste à la question coloniale: parmi les vingt et une conditions que le IIe congrès de l’Internationale impose aux organisations candidates à l’adhésion figure seulement dans ce domaine l’obligation de combattre la domination coloniale et de «nourrir au cœur des travailleurs [...] des sentiments véritablement fraternels vis-à-vis de la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimées». Lorsqu’au cours de l’été de 1920 l’échec de l’Armée rouge devant les remparts de Varsovie dissipe les derniers espoirs que les bolcheviks fondaient dans la propagation de la révolution en Europe, le comité exécutif de la IIIe Internationale convoque, à l’initiative de la direction du Parti communiste russe, un congrès des peuples opprimés d’Orient qui se tient à Bakou au mois de septembre et auquel participent les représentants de près de quarante nationalités. Deux participants sur trois sont communistes, les autres sont «des représentants d’organisations révolutionnaires nationales et des personnalités sans parti, à tendances anti-impérialistes». Au cours des débats s’opposent deux conceptions des mouvements de libération nationale dans les colonies: les dirigeants de l’Internationale situent en Europe l’épicentre du mouvement révolutionnaire et n’escomptent des mouvements de libération nationale dans les empires coloniaux qu’un appui tactique au prolétariat européen momentanément défaillant; les communistes musulmans tel Turar Ryskoulov, délégué kazakh du Turkestan, estimaient en revanche que l’émancipation nationale des peuples colonisés constituait en elle-même une perspective révolutionnaire. Le Tatar Sultan Galiev avait exposé leurs vues en mars 1918, lors d’un congrès régional du Parti communiste russe à Kazan: «Tous les peuples musulmans colonisés sont des peuples prolétariens et, puisque toutes les classes de la société musulmane ont été autrefois opprimées par les colonialistes, toutes ont droit au titre de prolétaire. [...] On peut donc affirmer que le mouvement national dans les pays musulmans a le caractère d’une révolution socialiste.» La notion de peuples prolétaires est étrangère à la pensée des dirigeants de l’Internationale qui ne conçoivent pas que la révolution mondiale puisse ne pas être dirigée par le prolétariat européen: «Il est clair, déclare Lénine lors du congrès de Bakou, que seul le prolétariat de tous les pays avancés peut assurer la victoire définitive; et nous, les Russes, nous entreprendrons une œuvre que parachèvera le prolétariat anglais, français ou allemand; mais nous nous rendons compte qu’ils ne pourront triompher sans l’aide des masses travailleuses de tous les peuples coloniaux opprimés.» Bien qu’ils ne doutent pas de la possibilité ni de l’opportunité d’une révolution communiste dans les pays d’Orient qui fasse l’économie d’une révolution bourgeoise préalable, c’est-à-dire que l’on puisse «créer des soviets même là où il n’y a pas d’ouvriers», comme le suggère Zinoviev, et y instaurer une «dictature des paysans pauvres» en l’absence de classe ouvrière, selon le projet de Bela Kun, les dirigeants de l’Internationale exigent que les organisations communistes des peuples d’Orient soient placées sous l’autorité du comité central du Parti communiste russe et non pas sous la direction des bolcheviks musulmans qui, tel Sultan Galiev, la revendiquent. Et, tout en contestant le caractère révolutionnaire des mouvements de libération nationale dans les colonies, ils leur sacrifient en fait par la suite les mouvements communistes contre lesquels ils sont en lutte.

Jusqu’en 1935, la IIIe Internationale œuvre en Europe centrale au démembrement des États favorisés par les traités de paix consécutifs à la Première Guerre mondiale et alliés de la France, qu’il s’agisse du royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, de la Pologne ou de la Tchécoslovaquie unis dans «l’Entente». Le problème national en Europe centrale est alors conçu dans cette seule perspective par les dirigeants du mouvement communiste international. Or, au lendemain de la guerre, les Partis communistes tchécoslovaque, yougoslave et polonais revendiquent l’intégrité territoriale des États concernés. Le Parti communiste polonais refuse, sous couvert de ce que la direction de l’Internationale qualifie de «nihilisme national», l’autonomie de la Galicie occidentale que revendiquent les communistes ukrainiens: le programme adopté en 1918 par le Parti communiste des ouvriers polonais affirme que «au moment où la révolution socialiste internationale sape les fondements du capitalisme, le prolétariat polonais récuse tous les slogans en faveur de l’autonomie, de l’autodétermination et de l’auto-administration que justifie le système politique du capitalisme... Pour les partisans de la révolution socialiste internationale, la question des frontières ne se pose pas». Les communistes polonais s’efforcent par ailleurs de mobiliser, mais en vain, contre l’offensive militaire conduite par le maréchal Pilsudski contre la Russie soviétique et de se rallier au gouvernement révolutionnaire provisoire, instauré à Bialistok par les bolcheviks lors de la contre-offensive du mois d’août; ils s’aliénèrent une large part de leur base militante. Le secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque, Bohumir Smeral, fidèle à la conception austro-marxiste de la question nationale et convaincu que les peuples tchèque et slovaque forment une seule nation tchécoslovaque, admet tout au plus l’autonomie culturelle des peuples de Tchécoslovaquie dans le cadre d’un État unitaire et s’oppose aux aspirations séparatistes des populations hongroises que l’instauration du régime dictatorial de l’amiral Horthy en Hongrie rend illégitime dans la mesure où «le séparatisme ne mérite d’être soutenu que s’il renforce la position de la démocratie et du socialisme». Dès 1923, l’Internationale condamne ces positions respectives: à l’issue de son Ve congrès en janvier 1925, elle affirme que «certains camarades ont commis des déviations dans certains partis en formulant leur attitude à l’égard du mouvement révolutionnaire national sur la base de la souveraineté des États créés par les traités de paix comme celui de Saint-Germain. Les mots d’ordre de ces camarades et de ces groupes [...] sont dirigés non pas contre ces États fondés sur l’oppression nationale et la contre-révolution prolétarienne, mais vers des réformes partielles dans le cadre de ces États et revendiquent l’autonomie des peuples opprimés dans les limites de ces États impérialistes». Dès 1923, elle proclame que la Tchécoslovaquie est «une création des vainqueurs de Versailles, un simple instrument, un satellite aux mains des banquiers français», un État impérialiste, «une prison des nations», et invite le Parti communiste tchécoslovaque à renoncer à son attitude «grand-tchèque» vis-à-vis des minorités nationales et à leur reconnaître le droit à l’autodétermination jusqu’à la sécession. Le Parti communiste yougoslave, convaincu que les peuples serbe, croate et slovène formaient une seule et même nation, dut cependant renoncer à l’intégrité de l’État yougoslave et mener le combat pour l’indépendance de la Croatie, du Monténégro, de l’Albanie et de la Macédoine. Dans la Fédération communiste des Balkans, qui associait les Partis communistes yougoslave, grec, roumain et bulgare, l’Internationale fit prévaloir les revendications de celui-ci sur la Macédoine.

S’ils exigent jusqu’en 1935 des partis membres la reconnaissance aux minorités nationales du «droit à l’autodétermination jusqu’à la sécession», les dirigeants de l’Internationale précisent que «le droit de sécession ne doit pas être entendu comme une obligation, comme un devoir». Ils condamnent le séparatisme et récusent les mots d’ordre en faveur de l’autonomie territoriale car, estiment-ils, la solution au problème national ne peut être apportée que par la révolution socialiste. À moins cependant que l’autonomie ne soit revendiquée par un mouvement de masse. Or le VIIe et dernier congrès de la IIIe Internationale qui se tient en septembre 1935 renonce à la reconnaissance du droit à l’autodétermination au profit de l’intégrité territoriale des États menacés par les ambitions annexionnistes de l’Allemagne nazie, mais il met en garde par ailleurs les partis communistes contre «une attitude de mépris à l’égard de la question de l’indépendance nationale et des sentiments nationaux des larges masses de la population, une attitude qui favoriserait le succès des campagnes chauvines du fascisme» auprès des minorités allemandes des Sudètes en particulier. L’ambiguïté et l’opportunisme de la position de l’Internationale vis-à-vis de la question nationale persistent et les partis membres interprètent différemment ses directives: alors que le Parti communiste tchécoslovaque se prononce depuis 1934 «pour la défense de l’indépendance nationale tchèque [...] et l’union fraternelle de toutes les nations de Tchécoslovaquie» et s’aliène en fait l’électorat allemand des Sudètes par son intransigeance vis-à-vis de ses aspirations nationales, le Parti communiste yougoslave veille, tout en refusant le droit du peuple croate à l’indépendance, à ne pas heurter le sentiment national des peuples de l’État yougoslave et se garde des tentations jacobines. En 1938, Edouard Kardelj écrit: «La classe ouvrière ne peut pas vouloir la liquidation de quatre ou cinq nationalismes pour finir par en créer un nouveau, le nationalisme yougoslave. [...] La conscience de l’unité peut voir le jour même dans le cadre du maintien de langues et de cultures diverses, de même que, inversement, une langue commune ne suffit pas à créer elle-même une conscience de l’unité.» Quant au Parti communiste polonais, dissous en 1938 par le comité exécutif de l’Internationale, il faisait les frais des perspectives de la diplomatie soviétique, de ses visées annexionnistes autant que de l’alliance en préparation avec l’Allemagne nazie.

Centralisme démocratique et hégémonie de la nation dominante

Hostile à l’autonomie des organisations nationales du mouvement révolutionnaire dès avant la révolution d’Octobre, la direction du Parti bolchevik ne l’est pas moins après s’être emparée du pouvoir et ne tolère pas l’autonomie que revendiquent les communistes ukrainiens, musulmans et caucasiens. Le VIIIe congrès du P.C.R. qui se tient en 1919 proclame qu’il «ne doit exister qu’un seul parti communiste centralisé, doté d’un seul comité central dirigeant l’ensemble de l’activité du parti dans toutes les régions de la république soviétique fédérative de Russie. Toutes les décisions du Parti communiste russe et de ses organes dirigeants sans exception s’imposent à toutes les branches du parti, indépendamment de leur composition nationale». En dépit de la politique d’indigénisation de l’appareil du parti mise en œuvre au cours des années vingt, l’unité du parti se traduit par la russification de ses organes dirigeants au centre comme à la périphérie de l’Union.

En Asie centrale, la révolution d’Octobre est le fait des populations russes, fonctionnaires de l’État, soldats, ouvriers, commerçants et propriétaires terriens dont les intérêts sont fort éloignés de ceux des populations indigènes. Selon Hélène Carrère d’Encausse, la révolution de 1917 y est essentiellement celle des «petits blancs» en lutte contre le pouvoir central autant qu’envers les populations musulmanes. En septembre 1920, lors du congrès de Bakou, le délégué turkestanais, Narboutabekov, déclare que «les masses ouvrières du Turkestan ont à lutter sur deux fronts: ici contre les mullahs réactionnaires, là contre les tendances étroitement nationalistes des Européens», et adjure la direction du Parti communiste russe: «Débarrassez-vous de vos colonisateurs travaillant sous le masque du communisme!» À la veille de la révolution d’Octobre, le P.O.S.D.R. ne comptait dans ses rangs que quelques dizaines de militants musulmans, et le comité du parti fondé à Kazan au printemps de 1917 était exclusivement composé de Russes. En Azerbaïdjan, les sociaux-démocrates musulmans se retrouvaient dans le parti Hümmet constitué en 1905, ailleurs dans les partis héritiers du mouvement nationaliste et moderniste djadid. Le communisme musulman n’avait donc pas de lien organisationnel avec le communisme russe avant la révolution d’Octobre et s’est efforcé jusqu’en 1920 de préserver son autonomie. Sultan Galiev et Mullah Nur Vahitov, qui ont adhéré au Parti bolchevik en octobre 1917 et sont respectivement responsable depuis le mois de décembre 1917 de la section musulmane du Commissariat du peuple aux nationalités que dirige Staline et président du Commissariat central aux affaires musulmanes constitué en janvier 1918 au sein du Narkomnats, fondent au printemps de 1918 un Parti socialiste communiste musulman, fidèle au programme du Parti bolchevik dont il adopta les statuts, mais qui revendique son autonomie. Cette tentative fait long feu et le Parti russe des communistes musulmans réintègre le Parti bolchevik dès le mois de novembre 1918. Pour contrer ces velléités, le Parti bolchevik ouvre ses rangs à l’adhésion de militants musulmans au Turkestan, mais il favorise ainsi l’expression des revendications nationalistes pantouraniennes en son sein: en 1920, l’organisation turkestanaise du Parti communiste russe se proclame Parti communiste turc indépendant et prétend exclure les militants russes de ses rangs. Cette démarche n’a pas plus de succès que la précédente: le comité central du Parti communiste russe réplique au printemps de 1920 que «le Parti communiste du Turkestan n’est qu’une organisation régionale du Parti communiste russe» et procède dans ses rangs à une vaste purge des éléments nationalistes, qui aboutit à l’exclusion de Sultan Galiev en 1923. Celle-ci consacre, selon Alexandre Bennigsen et Chantal Lemercier-Quelquejay, «la rupture entre les bolcheviks, tous solidaires pour une fois, et les révolutionnaires musulmans [...], la rupture entre Staline et ceux des communistes musulmans qui espéraient utiliser la révolution d’Octobre pour satisfaire leurs propres aspirations nationales». Car Sultan Galiev associait étroitement révolution socialiste et émancipation de la domination coloniale des Russes et, plus généralement, des Européens sur les territoires musulmans; il préconisait l’unité du mouvement révolutionnaire en Asie centrale, socialistes, nationalistes et toutes catégories sociales confondus, tous étant également exploités par l’Occident. Il revendiquait enfin le respect dans le processus révolutionnaire du caractère propre de la société musulmane, en particulier dans le domaine de la religion. Ainsi, écrivait-il en 1921, «l’islam en tant que religion a été et reste encore une religion opprimée» si bien qu’«une propagande maladroite risque d’évoquer dans l’esprit des musulmans le passé récent où les missionnaires luttaient contre l’islam [...]. Le problème ne doit pas être celui de la lutte antireligieuse, mais de la propagande antireligieuse. [...] Nous devons proclamer hautement que nous ne combattons aucune religion en tant que telle, mais que nous désirons seulement propager nos convictions athées [...]. Seule une telle approche du problème peut nous donner la certitude que nous ne serons pas confondus avec les missionnaires russes rétrogrades».

En Ukraine, le mouvement communiste était, à la veille de la révolution d’Octobre, divisé en deux factions rivales: l’une, établie à Kiev et animée par Piatakov, revendiquait la formation d’un Parti communiste ukrainien réunifié et autonome vis-à-vis du Parti communiste russe, l’autre, établie à l’est du Dniepr et conduite par Artem, prônait au contraire une subordination totale du mouvement communiste ukrainien aux organes centraux du P.C.R. La première l’emporta lors de la conférence de Taganrog en avril 1918 qui décida de la création d’un Parti communiste d’Ukraine où se retrouvèrent les factions rivales et le proclama indépendant du Parti communiste russe et directement affilié à la IIIe Internationale. Elle fut cependant désavouée sur ce point dès le Ier congrès du Parti communiste d’Ukraine, qui se tint à Moscou au mois de juin 1918. L’échec de la rébellion orchestrée au cours de l’été par les communistes ukrainiens en l’absence de l’Armée rouge confortait dans leurs positions les partisans de la centralisation du mouvement révolutionnaire: à l’issue du IIe congrès du Parti communiste d’Ukraine en octobre 1918, Staline accède à son comité central en tant que représentant de la direction du P.C.R., puis, à l’automne de 1919, alors que les communistes ukrainiens ont fui devant l’avance des troupes du général Denikine et sont réfugiés à Moscou, le Parti communiste russe prive le Parti communiste d’Ukraine de son comité central et le soumet à l’autorité directe de sa direction propre. Le Parti communiste d’Ukraine ne recouvre ses organes dirigeants qu’à la fin de l’année 1919, mais reçoit alors le pouvoir des mains des soldats de l’Armée rouge qui ont reconquis l’Ukraine.

En Transcaucasie, avant la révolution d’Octobre, le Parti bolchevik est dirigé de Tiflis où siège sa direction régionale. Mais, en 1918, elle en est chassée par le pouvoir menchevik, qui proclame l’indépendance de la Géorgie, et se réfugie jusqu’en juin 1919 dans la région du Terek, alors qu’à Bakou les bolcheviks qui occupent le pouvoir au printemps de 1918 revendiquent leur autonomie vis-à-vis du comité régional. Ce différend ne recouvre que partiellement les divisions nationales en Transcaucasie: les Arméniens, tels Stéphan Chahoumian ou Anastase Mikoyan, sont nombreux parmi les bolcheviks de Bakou. En janvier 1920, la direction du Parti communiste russe leur donne raison, mais les organisations du parti qui sont formellement constituées en 1920 dans chacune des trois républiques soviétiques d’Azerbaïdjan, de Géorgie et d’Arménie sont soumises à l’autorité d’une instance régionale, le bureau caucasien puis le comité régional transcaucasien à partir de 1922. Le violent conflit qui oppose en 1922 la direction caucasienne du P.C.R., conduite par Serge Ordjonikidzé, à la direction du Parti communiste de Géorgie – les protagonistes en viennent aux mains – provoque l’intervention virulente de Lénine contre le «chauvinisme grand-russe» de l’une et contre l’accusation de nationalisme portée contre l’autre.

Si Lénine consent en janvier 1918 à la création dans le parti de sections juives qui sont tolérées jusqu’en 1929, alors qu’il refusait au début du siècle l’autonomie du Bund au sein du P.O.S.D.R., c’est qu’il espère favoriser ainsi l’adhésion au parti dans une communauté où les mouvements politiques concurrents sont particulièrement influents.

La direction du P.C.R. s’inquiète dès 1921 de «l’attitude impérialiste, colonialiste et empreinte de chauvinisme grand-russe de certains communistes» lors du Xe congrès du Parti, mais elle dénonce par ailleurs la propension des «communistes indigènes à confondre les intérêts du prolétariat de telle ou telle nation avec les intérêts prétendument “généraux” de cette nation, sans parvenir à distinguer les premiers des seconds». Elle stigmatise à la fois «les éléments koulaks et colonisateurs» et «les représentants des groupes exploiteurs indigènes» qui se sont infiltrés dans les rangs du Parti. Toutefois, parmi «les déviations nationalistes», c’est aux «tendances colonialistes» que le parti doit s’attaquer en premier lieu, aux termes de la résolution finale du Xe congrès. Le XIIe congrès du parti préserve l’ordre des priorités mais dénonce en outre «la propension des communistes locaux à surestimer les particularités nationales et à sous-estimer les intérêts de classe du prolétariat qui constitue un danger particulier dans les républiques où cohabitent plusieurs nationalités et où se manifeste souvent le chauvinisme des communistes qui appartiennent à la nationalité dominante à l’encontre de ceux qui relèvent de nationalités dominées [...]; le chauvinisme géorgien [en Géorgie] à l’encontre des Arméniens, des Ossètes, des Adjars et des Abkhazes; le chauvinisme azerbaïdjanais [en Azerbaïdjan] à l’encontre des Arméniens; le chauvinisme des Ouzbeks [à Boukhara et à Khiva] à l’encontre des Turkmènes et des Kirghizes». Ainsi, dès 1923, le «chauvinisme de grande puissance» n’est-il déjà plus considéré comme l’apanage des Grands-Russes, et l’accusation portée contre les communistes géorgiens, azéris et ouzbeks justifie par la suite qu’ils cèdent la place à des cadres d’origine russe dans leur république respective.

En 1923, néanmoins, la direction du Parti communiste russe préconise l’«indigénisation» des cadres et le recrutement de militants parmi les citoyens non russes de l’Union. Le Parti communiste russe est alors en effet constitué aux trois quarts de militants russes et ceux-ci prédominent y compris dans les républiques périphériques d’Ukraine ou du Turkestan notamment: le Parti communiste d’Ukraine comptait moins de 20 p. 100 d’Ukrainiens en 1920, et le Parti communiste du Turkestan 50 p. 100 de Russes en 1922, en dépit de la politique de recrutement parmi les populations indigènes mise en œuvre dès 1920 en Asie centrale. Le XIIe congrès du P.C.R. attribue la représentation insuffisante des populations non russes dans les rangs du parti à «l’arriération économique de ces républiques, à la faiblesse numérique des prolétariats nationaux, à l’insuffisance, voire à l’absence de cadres autochtones aguerris», à «l’inexistence de textes marxistes dans les langues nationales», ainsi qu’à «l’insuffisance du travail de formation des cadres du parti». «La présence, poursuit-il, de nombreux cadres aguerris d’origine russe aussi bien dans les organes centraux du parti que dans les instances régionales, qui ne sont pas familiers des mœurs, des habitudes et de la langue des masses laborieuses des républiques [périphériques] et qui par conséquent ne sont pas toujours attentifs à leurs demandes [...] risque d’aliéner au parti les masses prolétariennes de ces républiques et d’alimenter [...] leurs inclinations nationalistes». Le XIIe congrès confie donc au comité central du parti le soin de «donner aux cadres locaux dans les républiques nationales une formation marxiste du plus haut niveau», de «constituer auprès des comités centraux des organisations régionales des groupes d’instructeurs formés de cadres locaux», de diffuser à plus grande échelle les œuvres de Marx et les textes du parti dans toutes les langues de l’Union. Cette politique est mise en œuvre alors même que les rangs du parti sont débarrassés de leurs éléments suspects de nationalisme. Or ceux-ci sont nombreux dans les pays musulmans, en Ukraine et en Transcaucasie où le Parti communiste avait largement recruté au lendemain de la révolution parmi les membres des anciens partis nationalistes, tels le parti Hümmet en Azerbaïdjan ou le parti des borotistes en Ukraine. Aussi l’«indigénisation» du parti, interrompue dans les années trente, est-elle demeurée d’ampleur limitée: sans doute l’appareil du Parti communiste d’Ukraine comptait-il 60 p. 100 de cadres ukrainiens en 1933, mais aucun de ses premiers secrétaires ne fut de nationalité ukrainienne avant 1953; les Ukrainiens et les peuples musulmans étaient par ailleurs constamment sous-représentés dans les rangs du parti. La domination russe sur l’appareil du Parti communiste de l’Union soviétique, qui succède en 1925 au Parti communiste russe, est assurée par ses statuts: dans toutes les républiques fédérées, sauf en république de Russie, le P.C.U.S. dispose de directions républicaines constituées d’un comité central, d’un bureau politique et d’un secrétariat; mais la direction des organisations du parti en république de Russie se confond avec les organes centraux du P.C.U.S.

Autonomie territoriale contre autonomie nationale

Au lendemain de la révolution d’Octobre, le fédéralisme est conçu par les bolcheviks comme une arme contre les aspirations indépendantistes des peuples sous domination russe, comme une concession tactique provisoire et non pas comme un modèle d’organisation de l’État ou une fin en soi. Le conflit qui oppose Lénine à Staline en 1922 concerne davantage les modalités de l’instauration de l’État fédéral que ses fondements théoriques. Lénine ne revendique l’autonomie territoriale au sein de l’État soviétique que pour mieux combattre les aspirations nationalistes (c’est-à-dire comme un moyen détourné de parfaire l’unité de l’État soviétique). Staline, à cet égard, parachève son œuvre et réalise sa volonté.

Dès avant la révolution d’Octobre, Lénine prend soin de distinguer le renversement de l’État bourgeois que les marxistes se fixent pour objectif et le démembrement de l’État auquel ils doivent s’opposer. Dans L’État et la Révolution , écrit pendant l’été de 1917, Lénine affirme ainsi que «les principes du fédéralisme découlent des conceptions petites-bourgeoises de l’anarchisme. Marx est centraliste. [...] Seuls des gens imbus d’une “foi superstitieuse” petite-bourgeoise de l’État peuvent prendre la destruction de la machine d’État bourgeoise pour la destruction du centralisme. [...] Marx emploie intentionnellement cette expression: “organiser l’unité de la nation”, pour opposer le centralisme prolétarien conscient, démocratique, au centralisme bourgeois, militaire, bureaucratique». Or, au lendemain de la révolution d’Octobre, l’État russe est immédiatement démembré par les puissances étrangères et les mouvements révolutionnaires qui s’emparent du pouvoir dans les régions périphériques: le traité de Brest-Litovsk du 3 mars 1918 retire au pouvoir soviétique le contrôle des territoires ukrainiens, baltes et finlandais qui proclament leur indépendance par la suite; en Transcaucasie, trois républiques indépendantes sont proclamées au printemps de 1918; l’Asie centrale, l’Extrême-Orient, le bassin de la Volga et le Caucase septentrional échappent largement au contrôle de l’État soviétique jusqu’en 1922. L’affirmation du droit des peuples à l’autodétermination est, pour le Parti communiste russe, un instrument privilégié dans la conquête du pouvoir face au gouvernement provisoire, qui l’accorde lorsqu’il y est contraint mais n’en reconnaît pas le principe, puis aux forces contre-révolutionnaires qui en refusent à la fois le principe et l’exercice: consacré par Les Thèses d’avril énoncées par Lénine à son retour d’exil au printemps de 1918, puis par la Déclaration des droits des peuples de Russie adoptée par le pouvoir bolchevik le 2 novembre 1917 et par la Déclaration des droits du peuple travailleur et exploité approuvée par le congrès panrusse des soviets au mois de janvier 1918 et repris dans la Constitution de la République socialiste fédérative soviétique russe (R.S.F.S.R.) du mois de juillet, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est conçu dès lors par le mouvement communiste comme une incitation à l’établissement de liens fédéraux entre la Russie soviétique et les anciennes colonies de l’Empire et non pas comme une incitation à l’exercice du droit de sécession. L’établissement de liens fédéraux doit être libre et délibéré, et non pas contraint ou forcé – c’est en fait la seule concession que les bolcheviks font aux peuples de la périphérie – et la «fédération des nations» s’impose comme un détour obligé, comme «une étape vers l’unité consciente et plus étroite des travailleurs qui auront appris volontairement à s’élever au-dessus des conflits nationaux [...], une étape vers la fusion volontaire», selon Lénine qui s’exprime en ces termes au printemps de 1918. En temps de guerre civile, en effet, l’indépendance des territoires périphériques n’est plus seulement contraire aux intérêts historiques du prolétariat, elle revêt un caractère immédiatement contre-révolutionnaire non seulement parce qu’elle est assumée par les représentants de la bourgeoisie nationale, mais parce qu’elle porte gravement atteinte aux intérêts de l’État soviétique en le privant des ressources économiques qui lui sont indispensables; «la réunification en un seul État des différentes républiques soviétiques» est par ailleurs «leur seule voie de salut contre les cabales impérialistes et la domination nationale», selon le Xe congrès du parti. Avant la révolution d’Octobre, les bolcheviks estimaient la formation de grands États unitaires indispensable au progrès économique indissociable du processus révolutionnaire; au lendemain de la révolution d’Octobre, la consolidation du pouvoir et de l’État soviétique dans le cadre des limites territoriales de l’Empire devient leur préoccupation exclusive, bien avant que ne soit officiellement proclamée la théorie du «socialisme dans un seul pays»: face à l’échec du mouvement révolutionnaire européen, ils œuvrent au démembrement des États nationaux bourgeois européens en même temps qu’à la consolidation de l’État soviétique qui participe en soi du processus révolutionnaire. La première Constitution de l’U.R.S.S., adoptée en janvier 1924, affirme en effet: «Le rétablissement de l’économie nationale est impossible tant que les républiques existent séparément. [...] L’instabilité de la situation internationale et le danger de nouvelles attaques rendent inévitable la création d’un front unique des Républiques soviétiques face à l’encerclement capitaliste. [...] La structure même du pouvoir des soviets, international par sa nature de classe, pousse les masses des travailleurs des Républiques soviétiques à s’unir en une famille socialiste unique. Toutes ces considérations exigent impérieusement l’union des Républiques soviétiques en un seul État fédéré [...].»

L’État fédéral ne peut être édifié, selon Lénine, que sur la base de «la libre union de nations libres», c’est-à-dire qu’il ne doit pas heurter le sentiment national des peuples invités à s’unir en son sein. Le droit de sécession reconnu aux républiques fédérées par la Constitution de la R.S.F.S.R., puis par les trois Constitutions successives de l’U.R.S.S., représente pour Lénine un artifice juridique, un procédé oratoire de nature à dissuader les peuples unis d’en revendiquer l’exercice. En 1922, Lénine reproche à Staline non pas le caractère centralisateur de son projet constitutionnel, mais le rythme accéléré, hâtif qu’il entend donner à sa réalisation au risque de nourrir les velléités d’indépendance: ainsi Lénine exige-t-il et obtient-il qu’à l’expression l’«entrée formelle» des républiques périphériques dans la république de Russie utilisée par Staline dans le projet constitutionnel qu’il dépose en décembre 1922 soit substituée dans le texte constitutionnel adopté en janvier 1924 «leur réunion formelle avec la R.S.F.S.R. dans l’Union des républiques soviétiques» qui traduit leur égalité juridique. Selon Richard Pipes: «En fin de compte, le programme national de Lénine se limitait à une question de comportement individuel: il faisait dépendre la solution des problèmes complexes d’un État multinational du tact et de la bonne volonté des autorités communistes.» Dans le même souci, Lénine s’oppose à l’aile gauche du parti qui suggère de reconnaître le droit d’autodétermination au seul prolétariat des peuples de l’Union et de le refuser aux bourgeoisies nationales supposées qui, à leurs yeux, se sont emparées du pouvoir dans la plupart des territoires périphériques au lendemain de la révolution d’Octobre. Lénine envisageait même en 1922 de restreindre les prérogatives du pouvoir fédéral aux relations diplomatiques et à la politique de défense et de restituer aux républiques fédérées la plénitude de leurs compétences dans tous les autres domaines afin de lutter contre la domination grand-russe dans l’appareil d’État, dans la mesure toutefois où l’autorité du parti s’imposerait à tous et garantirait l’unité du système politique. Le pouvoir soviétique avait accordé aux républiques soviétiques de Khiva, Boukhara et d’Extrême-Orient une indépendance presque totale au début des années vingt, afin de ne pas s’aliéner les élites nationalistes, djadidistes, qui avaient fait alliance avec les bolcheviks pour s’emparer du pouvoir. Dès 1924 toutefois, les trois États furent démembrés et leurs territoires redistribués entre les quatre républiques soviétiques d’Asie centrale nouvellement constituées.

La fédération soviétique devait attribuer un territoire à chaque nation, conformément aux prescriptions de Lénine, et le découpage territorial recouvrir les frontières ethniques. Outre qu’un tel principe était inapplicable en raison de la dispersion géographique de nombreux peuples de l’Union et de l’imbrication étroite de plusieurs communautés nationales dans la plupart des régions de l’État fédéral, il fut transgressé d’emblée lors du tracé des frontières intérieures, qui furent en fait établies de telle sorte que l’autonomie territoriale fasse obstacle à l’exercice de l’autonomie nationale. Le tracé des frontières intérieures divisait ou regroupait arbitrairement les peuples de l’Union, comme en Transcaucasie ou en Asie centrale, et contrariait aussi souvent que possible l’unité nationale de chaque république fédérée. En Transcaucasie, le tracé des frontières entre les républiques d’Arménie et d’Azerbaïdjan dessaisissait la première des régions du Haut-Karabagh et du Nakhitchévan, peuplées l’une et l’autre d’une très large majorité d’Arméniens, pour les attribuer à la seconde et donner satisfaction aux revendications azéris et aux visées pantouraniennes de la Turquie kémaliste avec laquelle le pouvoir soviétique entretenait des relations privilégiées. En Géorgie furent créées deux régions autonomes dont la fonction essentielle était de contrarier l’hégémonie géorgienne dans la région du Caucase: la région autonome d’Abkhazie n’était composée que pour 27 p. 100 de populations abkhazes et une région autonome fut attribuée aux Adjars, qui ne constituent nullement une nation ni même une nationalité et sont seulement des Géorgiens musulmans, d’ailleurs recensés en tant que Géorgiens depuis 1959. En Asie centrale, il s’agissait au contraire de faire obstacle à la formation d’une conscience nationale parmi les populations turques et le pouvoir central s’empressa de partager le territoire de la république soviétique du Turkestan entre quatre républiques fédérées définitivement constituées en 1925, les républiques de Turkménie, de Kirghizie, d’Ouzbekistan et du Tadjikistan. Contre le nationalisme farouche des peuples de Transcaucasie et le nationalisme supposé de leurs élites dirigeantes, le pouvoir central imagina au contraire de réunir les trois républiques fédérées, Arménie, Géorgie et Azerbaïdjan, dans une Fédération transcaucasienne, alors que les organisations locales du parti étaient surbordonnées au Bureau caucasien. La direction du Parti communiste de Géorgie et de l’État géorgien, conduite par Georges Makharadzé et Philip Mdivani, s’insurgea en vain contre ce qu’elle considérait comme une atteinte à la souveraineté des républiques caucasiennes. En dépit de la gravité de la crise politique provoquée par la constitution de la Fédération transcaucasienne et de la démission en 1922 de tous les membres du comité central du Parti communiste de Géorgie en signe de protestation, celle-ci n’est supprimée qu’en 1937, lorsque Lavrenti Beria, qui en est le premier secrétaire depuis 1931, a éliminé tout risque de résurgence du nationalisme géorgien. Ailleurs, comme en république autonome de Yakoutie, la multiplication des entités territoriales autonomes assignées aux minorités, en l’occurrence tchouktchise, ioukagire et evène, tend à prévenir les prétentions hégémoniques de la nationalité dominante. Enfin, si le pouvoir soviétique attribue aux juifs en 1928 un territoire national, le Birobidjan, il refuse l’autonomie culturelle à ceux d’entre eux qui sont disséminés sur l’ensemble du territoire soviétique.

Les territoires nationaux constitutifs de l’Union soviétique n’ont pas tous le même statut d’autonomie. La Constitution fédérale fonde notamment sur le niveau de développement national reconnu aux peuples de l’Union la hiérarchie des statuts des territoires nationaux qui leur sont attribués, république fédérée, république autonome ou région autonome. Dans la philosophie politique qui fonde l’organisation de l’État soviétique, l’inégal développement politique des nations est un principe fondamental encore actif.

«Nationalisme offensif» et «nationalisme défensif»

L’édification de l’État soviétique et la consolidation du pouvoir bolchevik exigeaient, selon Lénine, le respect du sentiment national des peuples colonisés sous l’ancien régime. Le peuple russe avait une dette à leur égard que le pouvoir soviétique devait honorer par de très larges concessions à leurs aspirations nationales: «Pour le prolétariat, il n’est pas seulement important mais absolument indispensable de gagner la confiance totale des minorités au cours de la lutte des classes. [...] L’égalité formelle n’y suffit pas. Il faut aussi les indemniser d’une façon ou d’une autre de la défiance, de la suspicion, des insultes dont la “grande” nation au pouvoir s’est rendue coupable dans le passé, en se rachetant par notre conduite et nos concessions à l’égard des minorités», déclare-t-il en décembre 1922 au sujet du conflit qui oppose Staline et Ordjonikidzé à la direction du Parti communiste de Géorgie. «Pour cette raison, il vaut mieux dans le cas présent faire trop de concessions et de politesses aux minorités nationales que trop peu», ajoute-t-il. En raison de la sujétion des minorités dans l’Empire tsariste, «la prison des peuples», tous les nationalismes ne sont pas également condamnables: «Il faut distinguer entre le nationalisme du peuple oppresseur et le nationalisme des nations opprimées, entre le nationalisme d’une grande nation et celui d’une petite nation», note-t-il dans les mêmes circonstances. Le premier doit être réprimé avec la plus extrême rigueur, le second ne doit pas être exacerbé par une intolérence excessive. Or, dès 1923, Staline proteste que le chauvinisme de grande puissance n’est pas l’apanage du peuple russe, mais qu’il est aussi le fait des peuples majoritaires sur leur territoire national, des Géorgiens à l’encontre des Adjars et des Abkhazes, des Ouzbeks à l’encontre des Turkmènes et des Kirghizes, des Azéris contre les Arméniens. Ainsi justifie-t-il la répression des aspirations nationales de certains peuples périphériques.

S’il s’élève avec véhémence contre la russification imposée dans les républiques périphériques par l’appareil du parti au lendemain de la révolution, Lénine avait en revanche exprimé avant guerre sa conviction que l’assimilation des minorités nationales à la nation dominante participait du progrès économique et politique, pourvu qu’elle ne soit pas contrainte, mais procède comme naturellement de la multiplication des échanges et du développement de la production: «Quant au prolétariat, loin d’aspirer à défendre le développement national de toute nation, il met au contraire les masses en garde contre de telles illusions, préconise la liberté la plus complète des échanges capitalistes et salue toute assimilation des nations, excepté l’assimilation par la contrainte ou celle qui s’appuie sur des privilèges», écrit-il en 1913. Le mouvement ouvrier doit mener «le combat contre tout joug national» et non pas «pour tout développement national, pour la “culture nationale” en général», ajoute-t-il alors. Lénine exprime dans l’ensemble de son œuvre une aversion profonde pour le cloisonnement géographique et social qui fait obstacle aux échanges économiques et culturels, au brassage des populations qu’il juge indispensable au progrès de la civilisation. Or les minorités nationales, et plus particulièrement les petites minorités, entretiennent ce cloisonnement en cultivant leurs spécificités: «Quiconque n’a pas sombré dans les préjugés nationalistes ne peut pas ne pas voir dans ce processus d’assimilation des nations par le capitalisme un immense progrès historique, la destruction de la routine nationale des différents coins perdus, notamment dans les pays arriérés tels que la Russie.» C’est donc contre la russification forcée et non contre la russification en tant que telle que Lénine mène sa dernière bataille en 1922. S’il intervient alors pour le respect de l’usage des langues nationales dans les républiques fédérées, bien qu’il tienne pour éminemment progressive la généralisation de l’usage de la langue russe, c’est qu’il redoute que l’appareil de l’État et du parti ne s’efforce d’imposer partout par la contrainte son utilisation. Car l’unification de la langue est en soi indispensable au développement économique d’un grand État: «L’hostilité envers la langue russe provient exclusivement de son implantation artificielle (il aurait fallu dire par la contrainte). [...] Les nécessités économiques obligeront toujours les nationalités habitant un même État (aussi longtemps qu’elles voudront vivre ensemble) à étudier la langue de la majorité», écrivait-il avant guerre. Lorsqu’en 1938 le pouvoir soviétique décrète obligatoire l’apprentissage de la langue russe à l’école, il crée les conditions de la réalisation du projet de Lénine.

Dans ses déclarations, Staline atténue sensiblement le plaidoyer de Lénine en faveur de l’assimilation et de la fusion des nations: «Lénine n’a jamais dit que les distinctions nationales dussent disparaître, et les langues nationales se fondre en une seule langue commune dans les limites d’un seul État, avant la victoire du socialisme à l’échelle mondiale [...], que l’abolition du joug national et la fusion des intérêts des nationalités en un tout équivalait à l’abolition des distinctions nationales [...], que le mot d’ordre du développement de la culture nationale, dans les conditions de la dictature du prolétariat, fût un mot d’ordre réactionnaire», affirme-t-il en 1930. Au contraire, l’avènement du socialisme a favorisé l’épanouissement des cultures nationales, l’éveil «à une vie nouvelle de toute une série de nouvelles nationalités, autrefois peu connues ou inconnues, [...] la multiplication des langues nationales» et «ressuscité» des nations «arriérées». Pour justifier l’épanouissement des cultures nationales dans un État socialiste, Staline distingue en 1925 la forme et le contenu de la culture prolétarienne: «Il est [...] exact que la culture prolétarienne, socialiste par son contenu, emprunte diverses formes et use de différents moyens d’expression chez les divers peuples entraînés dans l’édification socialiste, selon la diversité de la langue, des conditions d’existence, etc. Prolétarienne par son contenu, nationale par sa forme, telle est la culture commune à toute l’humanité, vers laquelle marche le socialisme. La culture prolétarienne n’abolit pas la culture nationale, elle lui donne un contenu. Et, inversement, la culture nationale n’abolit pas la culture prolétarienne, elle lui donne une forme.» Cependant, le développement des cultures nationales n’est qu’une étape dans la voie de «leur fusion en une seule et commune culture socialiste (et par sa forme et par son contenu), avec une seule langue commune, quand le prolétariat aura vaincu dans le monde entier et que le socialisme sera entré dans les mœurs».

Ainsi le pouvoir soviétique s’efforce-t-il de favoriser l’assimilation des minorités nationales au peuple russe par la promotion et la multiplication de leurs cultures nationales, ce qui explique l’ambivalence de la gestion du problème national en U.R.S.S. dans l’entre-deux-guerres: dans le souci de consacrer l’égalité juridique des peuples de l’Union mais aussi de les diviser lorsque leur rapprochement menace l’intégrité de l’État soviétique, le pouvoir donne à de nombreuses peuplades, voire communautés tribales, une langue nationale écrite. Il contrarie ainsi la formation en cours d’une communauté culturelle pantouranienne ou panislamique dans la région du Caucase septentrional, dans le bassin de la Volga et en Asie centrale, en dotant notamment le Daghestan de plus de dix langues officielles et en attribuant une langue officielle aux Bachkirs, aux Tadjiks, aux Kirghizes et aux Karakalpaks qui étaient respectivement en voie d’intégration culturelle aux Tatars, aux Ouzbeks et aux Kazakhs. Les autorités s’enorgueillissent aujourd’hui encore d’avoir élevé plus d’une cinquantaine de dialectes au rang de langue littéraire, gratifié d’une langue propre une douzaine d’ethnies qui en étaient dépourvues avant la révolution et d’avoir ainsi érigé plus d’une soixantaine de communautés ethniques en nationalités. Le progrès de la culture et par conséquent l’alphabétisation étaient pour Lénine et ses zélateurs des agents privilégiés de l’édification de la société socialiste et en particulier de son unification; or l’alphabétisation est devenue progressivement, dans l’esprit de ses promoteurs, un agent de la russification davantage que celui du développement autonome des cultures nationales et, dès la fin des années vingt, le pouvoir impose la transcription des langues en caractères latins, puis cyrilliques. En outre, bien qu’en vertu de la Constitution de 1936 l’enseignement soit dispensé en langue maternelle, un décret impose deux ans plus tard l’apprentissage obligatoire de la langue russe dans les écoles.

Jusqu’en 1934, l’historiographie soviétique justifiait les exhortations de Lénine à la tolérance envers le «nationalisme défensif» des peuples opprimés sous l’Empire par une condamnation absolue de la politique tsariste vis-à-vis des nationalités. La condamnation en 1934 des travaux de l’historien Mikhaïl Pokrovski procède au contraire de la réhabilitation du rôle historique du peuple russe que promeut dorénavant le pouvoir soviétique: à partir de 1935, l’historiographie officielle prétend que la formation de l’Empire a préservé les peuples colonisés de la domination incomparablement plus néfaste exercée par d’autres puissances coloniales et, à partir de 1940, que la colonisation russe a eu le mérite de les associer au mouvement révolutionnaire animé par le peuple russe. Au panthéon de l’historiographie officielle, les figures héroïques des soulèvements contre la domination impériale cèdent la place aux architectes de l’État russe. Alors que le peuple russe recouvre un rôle historique positif que la «Grande Guerre patriotique» consacre par ailleurs, les revendications nationales des autres peuples de l’Union revêtent un caractère contre-révolutionnaire, antisoviétique. Le pouvoir soviétique a manifesté dès l’origine sa défiance vis-à-vis de certains peuples de l’Union dont il ne put vaincre la résistance qu’à l’issue de plusieurs années de luttes acharnées: ainsi, par exemple, le peuple kalmouk fut-il tenu à l’écart de la conscription obligatoire jusqu’en 1927. Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que le mouvement communiste s’illustrait en Yougoslavie par son rôle dans la réconciliation des peuples yougoslaves face à l’ennemi commun, le pouvoir soviétique déportait des peuples entiers qu’il considérait coupables dans leur ensemble de collaboration avec l’ennemi: les nations ainsi condamnées étaient essentiellement ces petits peuples du Caucase septentrional constamment en lutte contre un pouvoir central incapable de leur imposer son autorité.

3. L’ère de la souveraineté limitée

«Fusion» ou «épanouissement» des nations

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les déplacements de populations et le nouveau tracé des frontières réduisirent considérablement l’importance numérique des minorités nationales dans les pays d’Europe de l’Est: après avoir représenté un quart de la population des États d’Europe centrale en moyenne dans l’entre-deux-guerres, elles ne constituent plus dans les années quatre-vingt que 7 p. 100 de la population des démocraties populaires; 12 p. 100 en Bulgarie et en Roumanie, mais moins de 6 p. 100 en Tchécoslovaquie (contre plus du tiers avant guerre), 2 p. 100 en Pologne (contre près du tiers avant guerre) et 1,5 p. 100 en Hongrie (contre 8 p. 100 avant guerre). Depuis 1948, le mouvement communiste s’est employé à parachever l’unité nationale dont il a hérité en s’emparant du pouvoir. La politique linguistique, la gestion des flux migratoires et le découpage territorial, la gestion du personnel politique et l’ordonnancement institutionnel sont les instruments d’un dessein souvent hésitant qui vise alternativement, voire simultanément, la «fusion des nations» ou «l’épanouissement des cultures nationales» dans la perspective inchangée du «rapprochement» des peuples. Le jacobinisme est porté à son paroxysme par le Parti communiste bulgare, qui nie l’existence même de minorités nationales en Bulgarie: les Macédoniens sont recensés en tant que Bulgares depuis 1965 ainsi que les Turcs, qui sont officiellement tenus pour des Bulgares islamisés lors de l’occupation ottomane et ont été contraints de donner à leur patronyme une consonance bulgare à partir de 1985, avant d’être incités à émigrer en 1989.

Depuis la mort de Staline et jusqu’au début des années quatre-vingt, les autorités soviétiques elles-mêmes ont entrepris d’accélérer le processus d’assimilation et ont parfois même prétendu d’ores et déjà réalisée la formation d’une communauté politique exclusive de toute distinction nationale. Staline envisageait la fusion des nations longtemps seulement «après l’instauration de la dictature du prolétariat dans le monde entier» et non pas «à l’époque du socialisme dans un seul pays». En 1961, au contraire, le pouvoir soviétique proclame son intention d’œuvrer à l’élimination des différences nationales en U.R.S.S. et prétend par ailleurs qu’elle procédera nécessairement de l’avènement prochain du communisme dans un seul pays. Nikita Khrouchtchev déclarait à la tribune du XXIIe congrès du P.C.U.S.: «D’aucuns déplorent la disparition progressive des distinctions nationales. Nous leur rétorquons que les communistes ne préserveront ni ne perpétueront les différences nationales». Et, selon le programme du parti adopté par le même congrès: «L’édification [en cours] du communisme représente dans le développement des relations nationales en U.R.S.S. une étape nouvelle au cours de laquelle les nations se rapprocheront jusqu’à leur unité absolue.» Dès le début des années soixante-dix, Leonid Brejnev retrouvait les accents de son prédécesseur et estimait comme lui réalisée l’union des peuples d’U.R.S.S. en une communauté politique unique: «La formation d’une communauté sociale et internationale sans précédent, c’est-à-dire le peuple soviétique, est devenue une caractéristique importante du socialisme développé dans notre pays, un indice de l’homogénéité croissante de la société soviétique [...]. Cela signifie que les traits communs à la cosmogonie, au caractère et au comportement du peuple soviétique, qui sont indépendants des distinctions nationales et sociales, prennent progressivement une importance décisive dans notre pays», affirmait-il en 1977. De telles déclarations sont toutefois tempérées par le plaidoyer en faveur de «l’épanouissement des cultures nationales» et ne traduisent jamais une politique cohérente ni constante: tout en célébrant la formation du «peuple soviétique», Leonid Brejnev s’élevait contre ceux qui proposaient d’«introduire dans la Constitution [de 1977] le concept de nation soviétique globale et de supprimer les républiques fédérées [...] ou de les déposséder de leur souveraineté», car «l’unité politique et sociale du peuple soviétique n’implique nullement que les différences nationales se soient dissipées»; Iouri Andropov déclarait à son tour en 1982: «Notre objectif est clair. Il s’agit [...] non seulement de rapprocher les nations, mais de les fusionner», tout en reconnaissant que «l’expérience l’atteste, le progrès économique et culturel de toutes les nations et nationalités s’accompagne de l’affirmation de leur identité nationale»; si le concept de fusion des nations est étranger au vocabulaire gorbatchévien, le nouveau programme du parti adopté en 1986 inscrit à la fois «l’épanouissement des nations et des groupes ethniques et leur rapprochement progressif» dans la perspective de leur unité absolue «dans un avenir éloigné». Si, dans le précédent programme du parti, on prétendait qu’«une culture internationale commune aux nations soviétiques se développe», dans celui-ci, les autorités se bornent à plaider en faveur du «développement d’une culture commune à tous les peuples soviétiques, qui soit socialiste par son contenu, diverse par ses formes, nationales et internationale dans son esprit». Elles y ont toutefois consigné pour la première fois l’existence d’un seul et unique «peuple soviétique».

La direction du mouvement communiste yougoslave a affirmé avec plus de détermination, mais sans en lever l’ambiguïté, le dessein de fonder l’intégrité de l’État sur l’union des nations qu’il fédère. Convaincue de la parenté étroite des peuples slaves du Sud et investie du mérite de leur réconciliation au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, elle recourt dès 1953 au système autogestionnaire contre les particularismes nationaux: «L’autogestion, écrit alors Edouard Kardelj, est l’élément nouveau créateur d’une communauté socialiste d’un nouveau type dans laquelle la langue et la culture nationales deviennent des éléments secondaires.» Afin de promouvoir la formation d’une seule et unique communauté politique en Yougoslavie, les autorités donnent à partir de 1961 aux citoyens la possibilité lors des recensements de population d’exprimer leur appartenance à la communauté yougoslave plutôt qu’à telle ou telle communauté nationale, en se déclarant «yougoslave»; si quelque trois cent mille personnes seulement se reconnurent telles en 1961 et moins encore en 1971, ce fut le cas de plus d’un million deux cent mille citoyens recensés en 1981, ce dont la Ligue communiste yougoslave se félicita officiellement comme d’une grande victoire sur les particularismes nationaux. Les velléités de fusion des nations et nationalités de Yougoslavie en une seule nation yougoslave suscitèrent néanmoins l’hostilité virulente d’une grande partie de l’élite dirigeante et furent officiellement dénoncées dès 1964 par le VIIIe congrès de la Ligue communiste: «L’idée fausse que nos nations sont devenues obsolètes au cours du développement de notre société socialiste et qu’il est nécessaire de créer une nation yougoslave unifiée est l’expression d’un centralisme bureaucratique.» La direction du Parti communiste tchécoslovaque affirme au contraire sans réserve l’unité des peuples tchèque et slovaque: bien que la Constitution du 27 octobre 1968 interdise toute tentative de «dénationalisation» des peuples et minorités de Tchécoslovaquie, Gustáv Husák, alors secrétaire général du parti après avoir été emprisonné dans les années cinquante pour son particularisme slovaque puis l’un des promoteurs de la fédéralisation de l’État tchécoslovaque, déclarait en 1971: «Nous devons inculquer une conscience commune aux nationalités de Tchécoslovaquie, une conscience tchécoslovaque unique.»

En Yougoslavie, les frontières intérieures furent tracées de telle sorte qu’à chaque nation soit attribuée une république fédérée ou une province autonome. Les autorités inventèrent même l’existence d’une nation musulmane pour justifier la création, dans un souci d’équilibre politique interne à la fédération, d’une république fédérée de Bosnie-Herzégovine. La loi sanctionne d’ailleurs depuis 1971 la formation de cette nation musulmane en autorisant les citoyens yougoslaves à se déclarer musulmans «au sens ethnique» du terme lors des recensements de population. En Roumanie, au contraire, le découpage de la région autonome attribuée en 1952 à la minorité hongroise tendait à la noyer dans la masse de la nation dominante: cette région, qui n’abritait à l’origine qu’un tiers des Hongrois de Roumanie, fut remodelée en 1960 afin d’y accroître la proportion de Roumains, avant d’être supprimée en 1968. En Tchécoslovaquie, le territoire slovaque a été partagé en districts de telle sorte que la minorité hongroise, à laquelle les autorités ont refusé l’autonomie territoriale après avoir songé à l’expulser en masse vers la Hongrie au lendemain de la guerre, ne soit majoritaire dans aucun d’eux. Si «la Yougoslavie offre l’exemple unique d’un État marxiste-léniniste qui ait utilisé le découpage territorial pour affaiblir l’élément ethnique dominant», la nation serbe en l’occurrence, en réalité, comme l’écrit Walter Connor, «lors du dessin des frontières des provinces autonomes [du Kossovo et de Voïvodine], les autorités aspiraient davantage à créer de nouvelles minorités et à disséminer les Serbes [dans les nouvelles entités territoriales] qu’à donner une existence politique à de nouvelles communautés ethniques». Les manifestations des Serbes de Voïvodine et du Kossovo en faveur de la réintégration de ces provinces autonomes dans la république de Serbie ont ainsi conforté les velléités centralistes des dirigeants de la république de Serbie en 1989. Celles-ci ont par ailleurs favorisé au lendemain de la guerre l’établissement de populations serbes dans toutes les républiques fédérées afin que leur présence contrarie l’expression des revendications nationales des autres nations yougoslaves. Le pouvoir soviétique a lui-même organisé les migrations de populations entre républiques fédérées, officiellement afin de favoriser l’union des nations et nationalités d’U.R.S.S., en réalité afin d’assurer la présence de populations russes sur l’ensemble du territoire et l’acculturation des travailleurs non russes employés en Russie: selon le programme du P.C.U.S. adopté en 1961, «l’émergence de nouveaux centres industriels, la prospection et l’exploitation des ressources minières, la mise en valeur des terres vierges et le développement de tous les modes de transport augmentent la mobilité de la population et multiplient les échanges entre les peuples de l’U.R.S.S. De nombreuses nationalités cohabitent et travaillent en harmonie dans les républiques soviétiques. Les frontières entre républiques fédérées d’U.R.S.S. perdent progressivement leur signification antérieure». Cette politique eut des conséquences spectaculaires pour les Kazakhs, minoritaires au Kazakhstan (dont ils constituaient moins d’un tiers de la population en 1959) et pour les Baltes qui s’insurgent contre la colonisation par les Russes de leur territoire national, conséquence inévitable de l’industrialisation, selon les autorités centrales (les Russes sont majoritaires dans les agglomérations urbaines d’Estonie et de Lettonie).

Le pouvoir soviétique poursuit, depuis la mort de Staline, la politique d’assimilation linguistique mise en œuvre dans les années trente: après avoir imposé l’écriture des langues des peuples musulmans en caractères arabes, puis en caractères latins, il a prescrit la transcription dans l’alphabet cyrillique de toutes les langues parlées en U.R.S.S. En 1950, Staline déclarait que «sans une langue commune à l’ensemble de ses membres et comprise de tous, une société ne peut que cesser de produire, se désintégrer et cesser d’exister en tant que telle». Instruit de cet enseignement, le pouvoir brejnévien s’est employé à généraliser l’apprentissage et l’usage de la langue russe: alors que la Constitution de 1936 accordait à tous les citoyens soviétiques le «droit à une éducation en langue maternelle», celle de 1977 ne leur reconnaît que «la possibilité de s’inscrire dans une école où l’enseignement est donné en langue maternelle»; la Constitution de 1977 ne garantit pas non plus aux citoyens soviétiques le droit d’utiliser leur langue maternelle mais leur en accorde seulement la possibilité. Toutefois, les autorités qui projetaient de retirer à la langue géorgienne son statut de langue officielle en république de Géorgie lors de la révision de sa constitution en 1978 durent y renoncer face aux protestations massives de la population concernée. La réforme de l’enseignement promulguée en 1984 accorde en revanche une place privilégiée à l’enseignement du russe dans l’éducation. En Yougoslavie, au contraire, les autorités renoncèrent très tôt à imposer la fusion des nations par l’assimilation linguistique: bien qu’elles aient prétendu en 1954 que les langues serbe, croate, slovène et monténégrine ne formaient qu’une seule et même langue, elles reconnaissent depuis lors le statut de langue officielle au serbo-croate, au slovène et au macédonien.

Le pouvoir brejnévien a réalisé la synthèse entre l’indigénisation et la russification des cadres dirigeants du parti: après la mort de Staline, la direction du parti décida «de préparer, de former et de sélectionner pour des postes de direction [régionale ou républicaine] les membres du parti qui appartiennent aux nationalités locales, d’abandonner la politique actuelle de sélection de responsables qui ne relèvent pas des nationalités locales et de démettre de leurs fonctions ceux qui ne maîtrisent pas la langue locale». Ainsi devint-il d’usage que les premiers secrétaires désignés à la tête de l’organisation du parti dans une république fédérée en soient originaires et en aient la nationalité, mais aussi que chacun d’eux soit secondé par un deuxième secrétaire d’origine russe. Une telle mesure, associée à la stabilité des cadres sous Brejnev, a favorisé la déconcentration du pouvoir au profit de potentats locaux dont l’autorité auprès de leurs administrés procède de normes sociales et politiques propres à chaque république ou région d’Union soviétique, mais qui échappent aux prescriptions de la «légalité socialiste»: ainsi la hiérarchie du parti recouvre souvent les hiérarchies sociales traditionnelles et la direction locale du parti assume la défense des intérêts de sa circonscription auprès des autorités centrales au moins autant qu’elle représente celle-ci auprès de ses administrés. Iouri Andropov et Mikhaïl Gorbatchev ont entrepris de restaurer l’autorité du pouvoir central sur ses représentants dans les républiques fédérées au risque de heurter le sentiment national de leurs habitants: en procédant au remplacement du premier secrétaire kazakh du Kazakhstan par un Russe, Mikhaïl Gorbatchev a transgressé une coutume établie et favorisé les émeutes qui ont ensanglanté la capitale Alma-Ata en décembre 1986. Ailleurs, les cadres originaires de telle république fédérée, mais formés dans l’appareil central du parti, ont remplacé les dirigeants dont la carrière s’était tout entière déroulée dans leur république d’origine, comme ce fut le cas en Arménie en 1988. Si la fusion des nations soviétiques semble étrangère au projet gorbatchévien – la direction du P.C.U.S. préconise au contraire un plus grand respect de la culture nationale des peuples qui sont dépourvus d’entité territoriale propre –, celui-ci tend à unifier les normes politiques et idéologiques qui les régissent. Il se révèle à cet égard plus jacobin que Nikita Khrouchtchev et Leonid Brejnev. En Yougoslavie, les statuts du parti traduisent en revanche depuis les années soixante la prééminence des instances républicaines dans l’équilibre des pouvoirs: celles-ci se réunissent en congrès avant que ne se tienne le congrès fédéral et ont par conséquent une influence déterminante sur son déroulement et le contenu de ses résolutions; chaque république fédérée et région autonome est aussi représentée de droit dans les organes centraux du parti, ce qui n’est pas le cas en U.R.S.S.

Or les communistes yougoslaves se sont résolus tardivement et sans conviction au fédéralisme: persuadés de la nécessité d’accélérer l’intégration des différentes nations yougoslaves, lorsqu’ils n’étaient pas tout simplement convaincus qu’elles ne devaient en former qu’une, ils ont dès le début des années cinquante profondément transformé le modèle soviétique dont ils s’étaient inspirés jusqu’alors en retirant à la représentation des nations dans les organes de l’État fédéral le rôle qu’elle revêt dans le système soviétique. La Constitution de 1953 exclut toute référence à la souveraineté des républiques fédérées et transforme la Chambre des nationalités en une Chambre des producteurs. Les autorités renoncèrent au centralisme en 1960, un retournement sanctionné par l’élimination d’Alexandre Rankovitch et de ses partisans des rangs du parti, mais ne rétablirent tout à fait la Chambre des nationalités dans ses prérogatives qu’en 1974 lorsque le bicamérisme fut restauré dans les institutions fédérales (dans les années soixante siégeaient cinq assemblées représentatives). La direction du Parti communiste tchécoslovaque, foncièrement attachée au principe de l’État unitaire, élimina au début des années cinquante des rangs du parti des éléments nationalistes slovaques qui plaidèrent au lendemain de la guerre en faveur de l’autonomie de la Slovaquie. L’instauration d’un État fédéral par la Constitution du 27 octobre 1968 fut non pas le fruit d’un choix positif, mais concédée comme un exutoire au mécontentement de la population, dont les aspirations démocratiques exprimées lors du Printemps de Prague avaient été brutalement réprimées par l’intervention des forces du pacte de Varsovie.

La «fusion des nations» équivaut généralement pour le pouvoir communiste à l’assimilation des minorités nationales à la nation dominante dont elle consacre l’hégémonie dans l’État et la société: si les autorités yougoslaves ont veillé à circoncrire la place de la nation serbe en Yougoslavie, les dirigeants soviétiques ont au contraire attribué au peuple russe un rôle privilégié parmi les peuples d’U.R.S.S. Au toast porté par Staline en 1945 au peuple russe qu’il distinguait alors comme «la nation dirigeante [...], conductrice de l’U.R.S.S. parmi tous les peuples de notre pays» et auquel il attribuait le mérite essentiel de la victoire, fait écho le discours prononcé par Leonid Brejnev en 1981: «L’énergie révolutionnaire, l’abnégation, le dévouement et le profond internationalisme du peuple grand-russe lui ont légitimement acquis le respect sincère de tous les peuples de notre patrie socialiste.»

Intangibilité des frontières et État-nation

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le tracé des frontières en Europe centrale et orientale ne fut nullement établi dans la perspective du règlement de la question nationale. Les frontières nationales recouvrent aujourd’hui davantage qu’avant guerre les frontières ethniques essentiellement en raison de l’extermination de la plupart des quatre millions de juifs qui peuplaient la région dans les années trente, ainsi que du rapatriement et de l’expulsion des minorités allemandes (13 millions de réfugiés au total) dans l’immédiat après-guerre: le déplacement vers l’ouest des frontières polonaises a laissé en U.R.S.S. deux millions de citoyens polonais mais quatre mille Allemands seulement en territoire polonais sur les deux millions cinq cent mille qui peuplaient la Poméranie avant guerre; les traités de paix ont aliéné un quart de la population magyare à la Hongrie, dont deux millions peuplent la Roumanie qui, dessaisie de la Bessarabie, a elle-même laissé près de deux millions de Roumains en territoire soviétique (ceux-ci peuplent depuis lors la république fédérée de Moldavie créée en 1944). Cependant, afin de mettre un terme définitif aux conflits de souveraineté et aux revendications nationales entre les États du bloc socialiste, le pouvoir soviétique a imposé le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la Seconde Guerre mondiale: dès le début des années soixante-dix, tous les États du bloc sont liés par un réseau de traités bilatéraux d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle qui proscrivent toute revendication irrédentiste; l’intangibilité des frontières est par la suite sanctionnée par les traités de paix conclus à la même époque entre l’Allemagne fédérale et la plupart des États socialistes; elle est enfin consacrée, à l’initiative des pays socialistes, par l’acte final de la conférence d’Helsinki en 1975. Les autorités du pacte de Varsovie considèrent en effet que «la stabilité des frontières est un préalable fondamental à une paix durable en Europe» et se prévalent d’avoir mis fin aux conflits incessants qui opposaient les États d’Europe centrale avant l’instauration des régimes communistes et dont la question nationale était toujours l’objet. Car l’intangibilité des frontières ne se réduit pas à leur stabilité; elle signifie en outre que les frontières entre États prédominent sur les frontières ethniques ou linguistiques et qu’elles ont valeur de frontières nationales. Le principe de l’intangibilité des frontières, qui interdit l’ingérence d’un État dans les affaires intérieures d’un État voisin, préside ainsi au règlement des conflits de souveraineté: les autorités de l’État exercent leur souveraineté sur l’ensemble des habitants du pays, indépendamment de leur nationalité, et renoncent en revanche à toute souveraineté sur leurs ressortissants nationaux expatriés, notamment dans les États voisins.

Les autorités est-allemandes, qui affirmaient au lendemain de la guerre l’unité de la nation allemande en dépit de la partition de l’État, prétendent au contraire depuis la fin des années soixante que la frontière qui sépare les deux États allemands distingue aussi deux nations allemandes, une nation socialiste à l’Est et une nation bourgeoise à l’Ouest. La Constitution du 7 octobre 1949 qualifiait la République démocratique allemande d’«État socialiste de la nation allemande», la Constitution du 9 avril 1968 la définit seulement, dans sa rédaction révisée en 1974, comme «un État socialiste des ouvriers et des paysans». Selon la première Constitution est-allemande, «la République démocratique allemande et ses citoyens recherchent l’élimination de la division de l’Allemagne imposée par l’impérialisme à la nation allemande, ils souhaitent le rapprochement progressif des deux États allemands jusqu’à leur union sur la base de la démocratie et du socialisme». Cette expression du projet de réunification de la nation allemande ne figure plus dans le texte constitutionnel établi en 1974, car les autorités estiment qu’«une nation socialiste [indépendante] est en formation en R.D.A.», comme l’affirme Walter Ulbricht, secrétaire général du S.E.D., en 1971.

Le statu quo territorial préside aussi au règlement des conflits nationaux au cœur même des États socialistes et, en particulier, des États fédéraux: en U.R.S.S., parmi les peuples massivement déportés à la fin de la Seconde Guerre mondiale, seuls les Tatars de Crimée ne recouvrèrent pas l’autonomie nationale qui leur était concédée dans leur région d’origine avant guerre, bien qu’elle fût restituée aux peuples kalmouk, karatchaï, balkar, tchétchène et ingouche. Alexandre Nekritch explique ainsi cette différence de traitement: en retournant sur leurs terres dès leur réhabilitation en 1956, ceux-ci créèrent une situation de fait que le pouvoir central se contenta d’entériner, alors que les Tatars, qui n’eurent pas le même empressement, exigeaient la restitution de terres occupées par d’autres et l’autonomie d’une région attribuée à la république d’Ukraine depuis leur déportation. Bien qu’en janvier 1989 il en ait retiré l’administration aux autorités azerbaïdjanaises pour la confier à une commisssion du comité central du Parti communiste de l’Union soviétique, le pouvoir central a refusé aux Arméniens le changement de statut territorial de la région autonome du Haut-Karabagh en république d’Azerbaïdjan. En Yougoslavie, les dirigeants de la république de Serbie n’ont pas obtenu la suppression des républiques autonomes de Voïvodine et du Kossovo, revendiquée à l’initiative du premier secrétaire de la Ligue communiste de Serbie, Svobodan Milosevitch, bien que la révision constitutionnelle du 28 mars 1989 ait dessaisi les autorités régionales d’une partie de leurs prérogatives.

La question nationale a toutefois été l’objet ou le prétexte de certaines crises graves entre pays socialistes, en violation du principe de l’intangibilité des frontières territoriales. Après la Seconde Guerre mondiale, les Partis communistes bulgare et yougoslave s’employèrent au règlement de la question macédonienne: partagée entre la Bulgarie et la Yougoslavie, la Macédoine devait être réunifiée et accéder à l’autonomie dans le cadre d’une fédération balkanique associant les deux États. L’exclusion par le Kominform du Parti communiste yougoslave en 1948 mit un terme définitif à ces négociations et fut le prétexte au déclenchement d’une virulente campagne d’accusation portée par la Bulgarie, l’Albanie et la Hongrie contre la politique menée par l’État yougoslave envers ses minorités nationales: alors que la Bulgarie rompait tous les liens culturels établis entre les Macédoniens de Bulgarie et de Yougoslavie, la direction du Parti communiste albanais exhortait les Albanais de Yougoslavie, qui représentent aujourd’hui un tiers de la population albanaise, à «lutter contre tous les pan-serbes», c’est-à-dire contre l’équipe dirigeante conduite par le maréchal Tito, et les Albanais de la région du Kossovo en particulier à s’émanciper du joug yougoslave pour réintégrer l’Albanie. La minorité hongroise de Roumanie est l’objet d’un conflit ouvert entre les autorités hongroises et roumaines depuis 1986 seulement, non pas tant à cause de l’aggravation réelle de son sort qu’en raison de la réévaluation progressive par les autorités hongroises des valeurs nationales. Après l’insurrection d’octobre 1956 en Hongrie, celles-ci se rendirent en délégation en Roumanie et en Tchécoslovaquie pour attester que les droits de la minorité hongroise étaient dûment respectés dans ces deux pays, alors même que ceux qui avaient manifesté leur solidarité avec les insurgés de Budapest étaient sévèrement réprimés, et affirmer qu’elles ne formaient, contrairement au gouvernement d’Imre Nagy, aucun projet irrédentiste. Or depuis la fin des années soixante-dix, en quête de légitimité dans une conjoncture de crise économique et sociale, elles prétendent assumer, pour faire pièce à la mobilisation de l’opinion et de l’opposition à ce sujet, la responsabilité du destin de la diaspora tout entière et en particulier des Hongrois de Roumanie. Ceux d’entre eux qui prennent, de plus en plus nombreux, le chemin de l’exil et se réfugient en Hongrie ne sont plus refoulés, et la Hongrie a présenté à la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, de concert avec la Finlande et le Canada, un projet de résolution consacré au respect des minorités nationales. La question nationale fait ainsi l’objet du premier projet de résolution présenté conjointement par un pays du pacte de Varsovie et un pays occidental dans cette assemblée; elle est dans ce cas le prétexte à la réappropriation progressive par l’État hongrois de sa souveraineté.

Parce qu’il ne bénéficie que d’une souveraineté limitée au sein du bloc socialiste, le pouvoir a tenté dans les démocraties populaires, lors de chaque crise politique depuis 1948, de réconcilier l’État et la nation. Aux revendications nationales de la société civile font écho dans de telles circonstances l’affirmation par les autorités de la renaissance nationale et leurs exhortations à la réconciliation nationale. La république populaire de Pologne est exemplaire à cet égard: dès 1948, le secrétaire général du Parti communiste polonais, Wladislaw Gomulka, dénonçait le nihilisme national du Parti communiste et de la fraction luxemburgiste du mouvement socialiste polonais avant guerre et revendiquait au contraire «la glorieuse tradition de lutte pour l’indépendance qui fut celle du Parti socialiste polonais» et fut incarnée par Joseph Pilsudski; à la veille de l’intervention des troupes soviétiques en Hongrie en octobre 1956, il déclarait encore qu’au sein du camp socialiste «chaque pays doit être pleinement indépendant et le droit de chaque nation à un gouvernement souverain dans un pays indépendant doit être pleinement et mutuellement respecté»; en 1968, l’élite au pouvoir, en proie aux luttes intestines qui opposaient les «partisans», c’est-à-dire d’anciens résistants de l’intérieur, aux «moscovites», c’est-à-dire ceux qui avaient trouvé refuge en U.R.S.S. pendant la guerre et dont les premiers contestaient l’ardeur patriotique et suspectaient les origines raciales, déclencha une violente campagne d’antisémitisme qui incita à l’émigration la plupart des trente mille juifs qui demeuraient encore en territoire polonais; depuis 1980, le pouvoir s’efforce d’asseoir son autorité en déclarant œuvrer constamment à «la réconciliation nationale» ou à «la renaissance nationale» en Pologne et restaure les emblèmes de la nation polonaise. Les autorités soviétiques l’ont délibérément aidé dans cette démarche: la création d’un consulat de Pologne en territoire soviétique et d’une commission d’enquête sur le massacre d’officiers polonais à Katyn en 1943 restitue à la nation polonaise certains attributs de sa souveraineté.

L’État-nation demeure un modèle d’organisation politique pour le mouvement communiste, qui se décerne volontiers le mérite de l’avoir réalisé en s’emparant du pouvoir en U.R.S.S. et en Europe de l’Est: depuis le début des années soixante-dix, le Parti communiste roumain, qui aux termes des statuts de 1974 «remplit une mission historique de défense des intérêts nationaux du peuple tout entier», s’emploie à créer «une nation ethniquement homogène» en Roumanie. Une politique d’unification nationale est d’ores et déjà parachevée en Bulgarie et en Tchécoslovaquie, à en croire les autorités qui contestent dans un cas l’existence même de minorités nationales en Bulgarie et affirment dans l’autre l’unicité de la nation tchécoslovaque. Dans les États fédéraux d’U.R.S.S. et de Yougoslavie, les dirigeants de certaines républiques fédérées affirment volontiers que le régime communiste est le seul garant du droit des nations qu’ils administrent à un État indépendant. Edouard Shelest, alors premier secrétaire de la république d’Ukraine, écrivait ainsi en 1970: «Grâce à la victoire du Grand Octobre, grâce à la politique léniniste des nationalités adoptée par le parti, le peuple ukrainien a pour la première fois dans son histoire créé un État national.» L’intégration de l’Arménie à l’Union soviétique est officiellement le meilleur garant de la survie de la nation arménienne et de l’intégrité de son État national contre la menace d’anéantissement exercée par la Turquie. Ailleurs, les autorités républicaines revendiquent au contraire, comme dans les républiques baltes, la restauration de la souveraineté nationale aliénée par le pouvoir central, voire par l’existence même de la fédération.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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